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Ébénistes sous le règne de Louis XIV

Publié le , par Marielle Brie

En fondant son étude sur une méthode de recherche rigoureuse et une grande connaissance des fonds d’archives, Calin Demetrescu livre le fruit d’un long travail, révélant de nouvelles attributions et identifiant notamment la production d’Alexandre-Jean Oppenordt ou de Jean Armand.

Ébénistes sous le règne de Louis XIV
André-Charles Boulle (1642-1732). Cabinet sur piétement, vers 1677, chêne, ébène, marqueterie de bois de rapport, marqueterie en première et en contrepartie de cuivre, d’étain et d’écaille, bois sculpté, polychromé et doré, bronze doré, 229 151,2 66,7 cm, Malibu, The J. Paul Getty Museum.
© The J. Paul Getty Museum

Le grand mérite de Calin Demetrescu tient à sa témérité. Celle de s’attaquer au sujet épineux des attributions dans un XVIIe siècle qui ne connaît pas les estampilles, et celle de s’atteler à l’étude d’un corpus immense de plus d’une centaine de pièces de mobilier et d’objets d’art, afin de parvenir à des résultats convaincants. Sans nul doute, l’ouvrage fera date. C’est également l’avis de Frédéric Dassas, conservateur en chef au département des objets d’art du musée du Louvre : « Cela fait plusieurs années que de nombreux conservateurs et experts estiment qu’il n’est pas raisonnable de faire des attributions, mais continuent à le faire. Spécialiste internationalement réputé, l’ancien conservateur des musées de Bucarest pose la question de comment, pourquoi et à qui attribuer en tenant compte de toutes les composantes de la nébuleuse. » Cette nébuleuse, rigoureusement tissée comme une toile de fond, est indispensable et constitutive de cette étude fouillée. Elle a permis à l’auteur de clarifier les jalons qui justifieront de manière convaincante ses conclusions et nouvelles attributions, présentées en seconde partie de l’ouvrage. La mise en lumière des différents acteurs, corrélés au fonctionnement des corporations sous le règne de Louis XIV, fait émerger un maillage culturel, religieux (catholique et protestant), économique et social. En puisant dans des documents d’archives pour la plupart inédits, l’auteur révèle la richesse et la complexité d’une société d’artisans formant un groupe cohérent, dont les membres français ou d’origine étrangère (Italie et Europe du Nord) interagissent aussi bien dans le domaine du travail que de la famille. Dès lors, leurs mouvements et interactions sociales permettent de révéler des pans de leur production jusqu’alors inconnus ou méconnus.
 

Alexandre-Jean Oppenordt (1639-1715). Plateau du Premier bureau brisé pour le Petit cabinet du roi à Versailles, 1685, chêne, sapin, noyer
Alexandre-Jean Oppenordt (1639-1715). Plateau du Premier bureau brisé pour le Petit cabinet du roi à Versailles, 1685, chêne, sapin, noyer, placage en bois de rose du Brésil et d’ébène, marqueterie en première partie gravée, de cuivre sur fond d’écaille rouge, bronze doré, 77,2 106 59,4 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art, Gift of Ms. Charles Wrightsman.
© The Metropolitan Museum of Art

Innovations et conservatisme
Les motifs récurrents et propres à chaque artisan sont un point névralgique de cette recherche. Car si la mutation de la production d’ébénisterie fluctue pendant une soixantaine d’années pour répondre aux impératifs somptuaires et aux goûts du roi, elle n’empêche pas la répétition de ces détails chers à leurs créateurs. Des cabinets de pierres dures – dans la réalisation desquels Domenico Cucci est passé maître – à l’hégémonie, à partir de 1685, d’un mobilier à marqueterie de bois de rapport – initié par Pierre Gole et poursuivi par Renaud Gaudron –, l’auteur met à jour des séries analogiques éclairant la porosité des relations entre les ébénistes de la Couronne, leurs confrères parisiens, les bronziers et les ornemanistes. Allant de pair avec l’étude des sources d’inspiration des artisans et des motifs créés pour eux par les ornemanistes, l’historien d’art explore les liens possibles entre les différents corps de métier. Démonstration en est faite avec une pièce d’archives inédite, reliant sans doute aucun le graveur Pierre-Paul Sevin à Bernard Van Risen Burgh Ier par le motif d’un obélisque, enserré de lierre et figurant sur les panneaux marquetés des meubles attribués à BVRB Ier. La méthode de recherche démontre enfin toute son efficacité dans la nouvelle chronologie que l’auteur propose de l’œuvre d’André-Charles Boulle. Partant du recueil gravé du maître, Demetrescu questionne habilement la date à laquelle Boulle réalisa les dessins préparatoires pour cette publication. En opposant à ces derniers les « objets non représentés dans le recueil et dont on connaît les dates réelles ou présumées de fabrication », l’auteur parvient à dater ces dessins des années 1706-1707, établissant ainsi une nouvelle chronologie pour les œuvres du célèbre ébéniste. Paradoxe étonnant : si la personnalité artistique de Boulle marque l’ébénisterie jusqu’au XIXe siècle, l’artisan ne parvient pas à s’imposer, en son temps, devant Gole, Cucci et Gaudron. Hormis les parquets qu’il exécute pour les Bâtiments du roi, ses clients se trouvent essentiellement dans l’entourage royal. Singularité que partage Oppenordt. Et de relever les deux oppositions qui caractérisent la fin du règne, avec d’un côté un conservatisme dicté par la Couronne à Gole puis à Gaudron, et de l’autre des innovations formelles et stylistiques menées par Boulle et Oppenordt.
 

Attribué à Renaud Gaudron. (vers 1653-1727). Cabinet(état après la restauration de 1993), vers 1685, chêne, ébène, marqueterie de bois de
Attribué à Renaud Gaudron. (vers 1653-1727). Cabinet
(état après la restauration de 1993), vers 1685, chêne, ébène, marqueterie de bois de rapport, d’écaille, de corne teintée
en rouge et en vert, incrustations d’ivoire, bronze doré, 189 
129 59,3 cm, Amsterdam, Rijksmuseum.
© Rijksmuseum

Nouvelles attributions
Les études biographiques des ébénistes ayant œuvré pour la Couronne sous le règne de Louis XIV viennent enrichir le propos, à la lumière de documents d’archives inédits. Demetrescu estompe certaines parts d’ombre en analysant les fortunes, ateliers et clientèles des artisans pour offrir « de nouveaux points de repères dans les carrières de ces ébénistes et [dégager] des motifs ornementaux propres à certaines mains, notamment en ce qui concerne Armand, Gole et Oppenordt, le tout étayé par une méthode très poussée et remarquable », note Bertrand Rondot, conservateur du mobilier et des objets d’art au château de Versailles. La méthode fait l’unanimité parmi les experts. Pour Christophe de Quénetain, historien de l’art et membre du comité exécutif de la Tefaf, « Demetrescu permet la révision de certaines attributions de manière convaincante, notamment à la faveur d’Alexandre-Jean Oppenordt et de Jean Armand dont il avait déjà identifié l’atelier il y a quelques années ». La démonstration de l’auteur réattribuant le régulateur du comte de Toulouse à Oppenordt fait d’ailleurs l’unanimité. Frédéric Dassas, avec qui l’auteur a étroitement collaboré pour l’étude du mobilier et des objets attribués à André-Charles Boulle au musée du Louvre, « partage complètement l’opinion de Calin » concernant cette réattribution du régulateur. Plus largement, l’étude de l’œuvre d’Oppenordt est, aux dires même de l’auteur, « l’un des cas sinon “le cas” le plus intéressant des ébénistes ayant œuvré pour la Couronne sous le règne de Louis XIV ». De fait, il parvient à constituer un corpus très homogène, grâce à une méthode analytique et au système méticuleux des séries analogiques. Ainsi, Oppenordt, dont le corpus était quasiment inexistant jusqu’alors, est admirablement enrichi par l’identification et l’attribution d’œuvres majeures. Entre autres attributions, Demetrescu soulève la question des liens professionnels établis entre Oppenordt et Boulle pour parvenir à des conclusions nouvelles en faveur d’une vraisemblable collaboration des deux ébénistes. Finalement, l’étude des fortunes et de la réussite sociale des ébénistes de la Couronne étoffe encore la connaissance que nous avons de ce groupe d’artisans. En considérant cet idéal de vie partagé par eux de « vivre bourgeoisement », le lecteur plonge dans un quotidien qui lie plus profondément l’artisan à la nébuleuse, étayant ses goûts et ses choix personnels comme un biais supplémentaire de compréhension de son œuvre. À la lecture de cette étude, il serait malhonnête de ne pas se ranger à l’avis de Frédéric Dassas, qui considère cet ouvrage comme « une leçon de rigueur et d’érudition, sur un corpus immense de mobilier et d’objets issus de collections publiques et privées, de documents d’archives et de catalogues de vente du XVIIIe, XIXe et XXe siècle ». Ce faisant, Demetrescu fait également preuve d’une grande clarté dans un exercice aussi périlleux que complexe, développant sa démonstration de manière fluide et passionnante dans une écriture élégante et très accessible.

à lire
Calin Demetrescu, Les Ébénistes de la Couronne sous le règne de Louis XIV, Éditions La Bibliothèque des arts, Lausanne, 440 pages, 400 illustrations, 59 €.
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