Dunhuang des peintres surgis du désert

Le 21 juillet 2017, par Emmanuel Lincot

Classé au patrimoine mondial de l’Unesco, ce site majeur des Routes de la soie est devenu le point focal vers lequel convergent tous les musées du monde pour son patrimoine ancien et, plus récemment, contemporain. Percée d’une école de nouveaux créateurs et présentation des nouveaux projets.

Entrée des grottes de Mogao, Dunhuang.
© Vincent Ko Hon Chiu

Située en plein désert de Gobi, Dunhuang est une oasis de Chine ayant fait l’objet, en 1908, de l’une des plus fabuleuses découvertes de manuscrits bouddhiques, tous antérieurs au Xe siècle, par l’orientaliste français Paul Pelliot (1878-1945). Ses grottes constituent le plus riche et le mieux préservé des sanctuaires d’art bouddhique de style national chinois, empreint de caractéristiques locales. Elles rassemblent différentes formes artistiques : architecture, peinture, gravure et sculpture. La présence des artistes  en fait des créateurs spécialisés dans la réalisation des thèmes émanant des commanditaires  sur plusieurs siècles permet de faire la différence en matière de styles : ils y ont assimilé les techniques d’expression étrangères, tout en les combinant avec les traditions héritées de la nation han de la Plaine centrale et des minorités ethniques établies aux confins occidentaux de l’Empire. Outre sa valeur artistique intrinsèque, le site de Dunhuang est d’un intérêt exceptionnel pour étudier l’histoire ancienne, non seulement de la Chine, mais aussi de ses plus anciennes périphéries avec lesquelles les dynasties impériales successives n’ont jamais cessé d’échanger. En témoignent ces drapés mouillés ceignant les bustes des sculptures peintes qui figurent dans les grottes : ils sont de lointaines survivances hellénistiques qu’introduisit Alexandre le Grand lors de ses conquêtes en Asie centrale. Le creusement des grottes de Dunhuang, dans ce qui est aujourd’hui la province septentrionale du Gansu, a commencé au IVe siècle de notre ère. Mais la conversion des Qi et des Wei, contemporains du Bas-Empire romain, officialise un développement sans précédent des arts bouddhiques que protège désormais le pouvoir régalien. Dunhuang devient alors un carrefour ouvert non seulement au commerce des caravanes, mais aussi à la présence de communautés d’obédiences religieuses très diverses. Bouddhistes lamaïstes et zen s’y rencontrent, ainsi que des fidèles mazdéens, originaires de la Perse, des manichéens et des chrétiens nestoriens. En dépit des vicissitudes de l’histoire, des déprédations commises par l’homme et des dommages causés par l’action conjointe du vent et du sable, cet ensemble rupestre, composé principalement des grottes de Mogao, de Yulin et des cavernes des Mille Bouddhas de l’est et de l’ouest, a su conserver 492 grottes et cavernes abritant plus de 45 000 mètres carrés de fresques et plus de 2 000 sculptures peintes. Dunhuang était l’une des quatre préfectures de la région à l’ouest du Fleuve (Hexi) instituées par l’empereur Wudi des Han, et une florissante ville frontalière, nœud de communications entre l’est et l’ouest. Une scène fameuse, représentée sur l’une des parois de la grotte 323, montre le départ processionnel vers les pays barbares du diplomate Zhang Qian, mandaté par la Cour. Région de marche donc. Et stratégique. Elle ne fut explorée par les Européens qu’au début du XXe siècle. C’est-à-dire à l’époque du Great Game, comme le rappelle Peter Hopkirk, auteur fameux de Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie (Philippe Picquier, 1998), qui vit rivaliser, à travers cette vaste région de l’Asie, Sergey Oldenburg (1863-1934) pour la Russie, Aurel Stein (1862-1943) pour la Grande-Bretagne, Albert von Le Coq (1860-1930) pour l’Allemagne, Kozui Otani (1876-1948) pour le Japon et, enfin, Paul Pelliot… ce dernier revenant depuis Dunhuang vers la France et le musée Guimet avec des milliers de manuscrits d’une importance capitale pour la compréhension de l’histoire de la Chine aux époques anciennes.
 

Hou Liming, Les Fortifications anciennes de Subash, 2010, peinture aux pigments fins, 130 x 195 cm. © Hou Liming
Hou Liming, Les Fortifications anciennes de Subash, 2010, peinture aux pigments fins, 130 x 195 cm.
© Hou Liming

Le renouveau du site de Dunhuang
Après l’entrée en guerre de la Chine contre le Japon, le site devient de nouveau un lieu de refuge pour un certain nombre d’artistes, comme le célèbre Zhang Daqian (1899-1983), qui y séjourne quelques années. On lui doit un très grand nombre de copies de ces apsaras magnifiques ornées de lapis-lazuli et de jadéite, que l’on voit encore par centaines dans les grottes de Dunhuang. Elles entourent la figure majestueuse du Bouddha et se mêlent parfois à des scènes mythologiques inspirées du bestiaire taoïste. Mais le renouveau de la peinture à Dunhuang, à la fois comme lieu d’expérimentation picturale et de création, commence véritablement avec Chang Shuhong (1904-1994). Ce peintre chinois, étudiant en France dans les années 1920, repart en Chine avec femme et enfants, afin de faire renaître cet ensemble de grottes. Sa fille, Shana, va, elle aussi, y consacrer sa vie en encourageant un axe de recherches nouvelles, parfois à mi-chemin entre l’inventaire et l’analyse du détail, et en s’inspirant de ces innombrables motifs qui font le charme de ces peintures aux formes libérales, pour une création bien plus personnelle. Devenue présidente du Centre national de recherches de Dunhuang à la mort de son père, elle forme des artistes de haut niveau à la copie des grottes, technique encore majoritaire pour l’étude des fresques parallèlement aux documents informatiques et photographiques en raison de la spécificité du pigment. Les copistes sont tous diplômés d’instituts de beaux-arts de Chine et quatre générations ont, depuis, effectué leur carrière sur ce site. Un colloque international relatif à la modernité de la peinture s’est tenu au printemps 2016 à l’Académie des beaux-arts de Dunhuang : il a réuni des peintres, des copistes aussi, des critiques d’art, des universitaires chinois et étrangers. Pour les aînés qui ont vécu, quand bien même à l’écart, les épisodes les plus sombres de la Révolution culturelle (1966-1976), un cursus complété par les préceptes de la nouvelle idéologie esthétique édictée par l’idéologie maoïste, et surtout le quotidien vécu dans cette région sensible où se manifeste la présence d’ethnies musulmanes et mongoles, transparaissent encore fréquemment dans chacune de leurs œuvres. À la marge, des scènes historiques influencées par des dynasties prestigieuses, comme celle des Tang (618-907), source de contenu intense des grottes 220, 254, 290, 428..., perdurent également bien souvent. À ce courant orientaliste, repris au sein de la civilisation chinoise han, correspond un regard bienveillant porté sur une diversité autre, et faisant suite aux paysages qui ont intégré la monumentalité à la fois unique et impitoyable du désert.

 

Li Lin, Passe de Yu Guan, 2010, peinture au pigment fin, détail d’un triptyque, 65 x 120 cm. © Li Lin
Li Lin, Passe de Yu Guan, 2010, peinture au pigment fin, détail d’un triptyque, 65 x 120 cm.
© Li Lin

Une volonté d’ouverture
Parmi les artistes ayant un œuvre important, apparu et développé au fil de leur vie et de leur activité sur le site, figurent Gao Peng, Han Weimeng, Li Lin, Lou Jie, Ma Qiang, Shen Shuping, Wang Xueli ou Hou Liming. Ce dernier, qui vient de fêter ses 64 ans, a un parcours symptomatique des artistes ayant bénéficié, dès les années 1980, d’une ouverture du pays. Diplômé de Dalian, dans le nord-est du pays, il a pu parfaire sa formation à l’université des arts de Tokyo. En résulte un très grand éclectisme dans son savoir-faire, que ses grands aînés de Dunhuang n’auraient sans doute pas renié. Plus surprenante encore est l’hybridation même du langage pictural chez ces artistes, tout d’abord par le choix des supports. De grandes ou moyennes dimensions, ces toiles, exécutées au lavis, au pigment ou, dans une moindre mesure, à l’huile, rappellent la quiétude crépusculaire des paysages algériens immortalisées par Eugène Fromentin (1820-1876) ou la beauté épique des scènes du Grand Ouest américain sous le pinceau de Frederic Remington (1861-1909). Une chose est sûre : Wang Xudong, président de ce site et de sa mise en valeur patrimoniale, entend bien faire connaître l’œuvre de ces artistes contemporains, mais aussi faire en sorte que l’un des trois musées de Dunhuang puisse accueillir, à terme, des artistes étrangers et contemporains. À ce volet artistique s’en ajoute un autre, insiste-t-il : «Proposer des stages et des séjours à des étudiants des grandes institutions de recherche occidentales dans un domaine crucial pour la Chine, la muséologie»… Dans un pays à l’échelle d’un continent, où s’ouvre en moyenne un musée chaque jour et où un objectif de 30 000 expositions par an est fixé par l’État pour 2020, cette offre n’est pas une déclaration vaine. Elle est associée à une véritable soif de culture, dont Dunhuang est appelé à redevenir l’un des centres majeurs.

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