Ducos du Hauron, la couleur révélée

Le 03 mai 2018, par Vincent Noce

Un article scientifique rend compte de l’examen consacré par le synchrotron européen de Grenoble à ses inventions de photographie en couleurs, offrant de nouveaux instruments à l’étude de Sa pratique ancienne.

Louis Ducos du Hauron (1837-1920), Feuilles et pétales de fleurs, reproduction collographique, d’après un trio de négatifs dont le tirage en gélatine fut produit sous forme de diaphanie lors d’une séance de la Société française de photographie (février 1870), tirage héliochromique collographique, 9,2 x 11,2 cm.
© Collection musée Nicéphore-Niépce


Louis Ducos du Hauron (1837-1920) est un nom inconnu du grand public. Et pourtant, il fut un inventeur infatigable des premières décennies de la photographie. Il a en particulier «consacré sa vie à l’étude des processus physico-chimiques de la photographie en couleurs», écrivent les auteurs d’un article qui vient d’être consacré à «un examen en profondeur de cette contribution fondamentale». Un consortium mis en place par le musée d’Orsay, le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) et l’école nationale supérieure Louis-Lumière a étudié vingt-sept de ses épreuves. Signé de dix chercheurs, conservateurs et restaurateurs, l’article publié le 19 mars par Angewandte Chemie  se consacre plus particulièrement à l’analyse, menée au synchrotron européen de Grenoble (ESRF), de micro-échantillons prélevés sur trois d’entre elles, provenant du musée d’Agen et du musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône. Cette recherche va se poursuivre, intégrant idéalement des expositions qui permettraient de mieux faire connaître cet étonnant savant.  Physicien autodidacte, Ducos du Hauron a laissé une trentaine de brevets, conduisant des projets aussi divers qu’un appareil prédisant le cinéma, une trentaine d’années avant l’invention des frères Lumière, l’imagerie 3D, la reproduction des dessins et gravures ou les corrections et déformations des panoramas. Il a imaginé une canne pour photographier au-dessus d’une foule, un «moulin à vent horizontal» et une «cigarette indéroulable». Il s’est cependant constamment heurté à l’application de ses innovations, «ne réussissant jamais à exploiter commercialement ses découvertes», dont certaines «étaient bien trop en avance sur leur temps», écrit Joël Petitjean (Support/Tracé no 16, avril 2017), qui travaille sur sa monographie après avoir entrepris d’inventorier ses archives.  Louis, que son père, fonctionnaire des contributions dans le Sud-Ouest, fit éduquer à la maison, étudie dès la vingtaine l’optique et les sensations lumineuses. Toute sa vie, il sera accaparé par ses recherches, vivant de ses leçons de piano et des subsides de son frère Alcide, magistrat, qui concourt à ses travaux, et qu’il suivra jusqu’à Alger. Tous deux sont peintres, ce qui nourrit leur quête de polychromie en photographie. En 1862, Louis Ducos du Hauron expose ainsi «le premier procédé de photographie des couleurs», selon Joël Petitjean, obtenue «par décomposition et recomposition trichrome». «L’expérience des peintres, expliquera-t-il, proclame que trois couleurs, le rouge, le jaune et le bleu, mélangées en diverses proportions, produisent l’infinie variété des nuances connues ; il suit de là que le tableau de la nature peut se décomposer en trois tableaux, l’un rouge, l’autre jaune, le troisième bleu, dont la superposition ou l’incorporation reconstitue ce même tableau». Un ami de la famille, membre de l’Institut, transmet à cette assemblée son mémoire, mais un collègue le dissuade de présenter officiellement une théorie aussi «hasardée». Le jeune chercheur s’obstine néanmoins, déposant en 1868 le brevet de l’«héliochromie au charbon». Le 7 mai de l’année suivante, Alphonse Davanne présente son travail à la Société française de photographie, en même temps que celui, très proche, mené par Charles Cros. Du Hauron a joint à sa communication, selon ses mots, «les premiers spécimens de photographies en couleurs qui aient jamais été montrés» : deux héliochromies, l’une reproduisant un cercle chromatique, l’autre, une épreuve transparente qu’il nomme «diaphanie» constituée de trois monochromes sur feuilles de mica, reproduction d’un paysage obtenue par contact au châssis-presse. En 1899, l’homme fera breveter son mélanochromoscope, équipé d’un seul objectif et de trois filtres de couleurs primaires. De 1874 à 1901, il dépose également cinq brevets de divers appareils pour la prise de vues héliochromiques et leur visionnement. En pratique sont obtenus trois négatifs de la même scène, en usant de filtres orangé, vert et violet. Il en tire selon des procédures complexes trois positifs opposés, aux couleurs complémentaires correspondantes bleu, rouge et jaune , qu’il superpose sur un support papier ou cartonné opaque («héliochromies réflexes»), ou encore une plaque de verre («héliochromies transparentes», dites «diaphanies»). Du Hauron va cependant batailler pour produire une «triple petite chambre noire» et trouver des colorants satisfaisants. Il lui faudra également remplacer les feuilles de mica, fragiles et difficiles à manipuler. Il n’a ainsi de cesse de changer ses ingrédients et d’améliorer ses procédures. L’étude du synchrotron a permis d’identifier, avec une grande précision, les composés auxquels il a eu recours pour les trois épreuves étudiées. «Ainsi, dans deux cas, explique Marine Cotte, responsable de recherche à l’ESRF et auteur principal de l’article, avons-nous pu établir la présence de “cuirasses” de gélatine», qu’il avait mises au point pour renforcer la gélatine colorée dans ses monochromes.  La particularité de ces analyses chimiques est d’avoir pu se confronter aux écrits en nombre dans lesquels l’inventeur expliquait, en détail, ses découvertes et ses tâtonnements. Elles ont mis en valeur une forte corrélation entre ses réflexions et la composition chimique de ses matériaux. Cette scientifique cite le cas d’un composant mêlé au collodion, dont la couleur jaune restait inexpliquée. Or, dans une note, le chercheur expliquait avoir dû abandonner l’huile de ricin, parce qu’elle jaunissait. La chromatographie a pu confirmer qu’il s’agissait bien de ce produit. L’étude n’a ainsi pas seulement aidé à former un corpus de ses composants et de ses recettes génériques : elle ouvre la voie à d’autres examens beaucoup plus larges de la photographie ancienne. 

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