Dubaï et les enjeux de l’art

Le 11 octobre 2018, par Annick Colonna-Césari

À l’occasion de la rétrospective que l’Institut du monde arabe consacre à l’un de leurs peintres majeurs, Abdul Qader al Rais, enquête sur les Émirats arabes unis, leaders culturels du Moyen-Orient.

 
courtesy dubai tourism

C’est un pionnier de l’art contemporain arabe, considéré comme un symbole de l’histoire des Émirats arabes unis (EAU). Abdulqader al Rais (né en 1951) a en effet débuté sa carrière avant la naissance de la fédération en 1971, se faisant témoin de son incroyable ascension et de l’avènement de ses deux principales cités-États : Abou Dhabi, capitale politique et énergétique, et Dubaï, sa ville natale, devenue le temple du business et de la finance. À sa façon, son œuvre, qui a évolué de la figuration à l’abstraction, «synthétise les transformations [du pays] en alliant héritage et modernité», rappelle l’argumentaire de la rétrospective que lui consacre à Paris l’Institut du monde arabe, sous la houlette de l’Autorité de la culture et des arts de Dubaï (Dubai Culture & Arts Authority), organisme chargé de faire rayonner les arts et le patrimoine de l’émirat. Vaste mission, vastes enjeux. Car la culture est devenue un fer de lance de la politique des EAU. Ce n’est pas un hasard si, en 2009, ils ont été le premier pays du Golfe à disposer d’un pavillon à la Biennale de Venise. Anticipant la diminution de leurs ressources pétrolières, les Émirats souhaitaient engager une diversification de leur économie. Et, misant sur ce «soft power» pour asseoir leur réputation à l’international, se rêvaient en carrefour culturel de la région.
Les Émirats, carrefour culturel du Moyen-Orient
«Havre de paix» au milieu d’une poudrière, les EAU ont effectivement décroché cette place. Notamment grâce à la construction tout d’abord du Louvre Abou Dhabi, signé Jean Nouvel, mais aussi du pharaonique projet de district culturel de l’île de Saadiyat, sur laquelle s’élèveront également le Guggenheim, de l’Américain Frank Gehry, et le musée national Sheikh Zayed, du Britannique Norman Foster. Dubaï n’est pas en reste : l’émirat, qui reçoit une quinzaine de millions de visiteurs par an, en envisage vingt à vingt-cinq millions à l’horizon 2020, année où il accueillera l’Exposition universelle, dont le thème, «Connecter les esprits, construire le futur», laisse augurer les ambitions. D’ailleurs, à cette occasion, sera inaugurée une tour encore plus élevée que la célèbre Burj Khalifa, détentrice du record mondial avec ses 828 mètres de hauteur. Record qui sera alors pulvérisé par un gratte-ciel culminant à un kilomètre, dessiné par l’Espagnol Santiago Calatrava…

 

Le Jameel Arts Center, qui sera inauguré à Dubaï en novembre.
Le Jameel Arts Center, qui sera inauguré à Dubaï en novembre. courtesy jameel arts center


Chardja, Abou Dhabi et Dubaï
En réalité, trois émirats se partagent la culture et «chacun selon un parfum différent», estime Myrna Ayad, ancienne directrice d’Art Dubai, aujourd’hui consultante. C’est Chardja, bien moins bling-bling que son voisin Dubaï et plus conservateur, qui en pionnier s’est intéressé au domaine, sous l’égide d’un émir éclairé, Cheikh Sultan ben Mohammed Al Qassemi. Dès 1993, il lançait la Biennale d’art contemporain, dont la 14e édition ouvrira en mars 2019. Une vingtaine de musées ont également vu le jour, en archéologie, calligraphie ou sciences, sans oublier la Barjeel Art Foundation, qui présente la collection d’art moderne et contemporain arabe de Sooud Al Qassemi, membre de la famille régnante. «Abou Dhabi a plus tardivement investi le créneau, en misant sur l’institutionnel», indique Cyril Zammit, consultant pour Dubai Culture. Aux universités de la Sorbonne ou de New York se sont adjoints les musées. En tout cas, l’annonce du projet de l’île de Saadiyat, en 2006, a joué un rôle d’accélérateur. La même année, Christie’s s’établissait à Dubaï, où la maison de ventes a continué d’organiser des ventes d’art moderne et contemporain, tandis que la clientèle se diversifiait. «Constituée au début à 80 ou 90 % d’acheteurs régionaux, elle s’est internationalisée à 50 %», explique Isabelle de La Bruyère, qui a supervisé l’installation de Christie’s dans la ville. En 2007, les autorités aboudabiennes créaient de leur côté une foire, Abu Dhabi Art. Et surtout naissait, financée sur fonds privés, Art Dubai… «Deux modèles différents», précise Cyril Zammit. Alors que les acheteurs de la première se recrutent essentiellement parmi les proches du Cheik, les seconds sont cosmopolites. C’est ainsi à Dubaï que se sont concentrées les transactions et, même si la crise financière et immobilière de 2008 a durement touché l’émirat, les affaires artistiques y ont prospéré. «Elle a permis de réguler le marché, qui s’était emballé», commente Myrna Ayad. Et en dépit des tensions géopolitiques, il s’est développé rapidement, comme l’analyse Isabelle de La Bruyère : «Alors qu’il a fallu une vingtaine d’années pour le mettre en place à Hong Kong, à Dubaï, une décennie a suffi». Car s’y sont simultanément implantées les galeries. À présent, l’émirat en compte une soixantaine. Les plus réputées sont regroupées sur Alserkal Avenue, dans le quartier industriel d’Al Quoz, où d’anciens entrepôts ont été reconvertis depuis 2008 en hub culturel par leur propriétaire, l’homme d’affaires et mécène Abdelmonem Bin Eisa Alserkal. On y trouve des ateliers, des bars branchés, un théâtre ou encore des musées privés, comme le Salsali Private Museum ou la Jean-Paul Najar Foundation. En 2017 s’y est greffé Concrete, un espace high-tech totalement modulable de 1 000 mètres carrés, conçu par le Néerlandais Rem Koolhaas. Et surtout, onze enseignes de renom international, parmi lesquelles The Third Line, Custot Gallery ou Leyla Heller Gallery, y ont élu domicile. Aux Émirats, la scène artistique s’est de la même façon étendue, car, bien que les écoles d’art n’existent pas encore, «les mentalités ont changé, témoigne Lisa Ball-Lechgar. Avant, il n’était pas bien vu d’être un artiste, aujourd’hui, c’est le contraire». Cette dernière dirige Tashkeel, un centre d’art logé depuis 2008 dans les murs d’une ancienne école, à l’écart des buildings de verre. Soutenu par la princesse Lateefa bint Maktoum, fille de l’ancien émir de Dubaï, il a été créé dans le but d’aider plasticiens ou designers en leur fournissant ateliers, équipements et lieu d’expositions. La fondation saoudienne Jameel, qui sera inaugurée le mois prochain dans le quartier de la Creek, en bordure de mer, viendra enrichir cette offre. D’une superficie de 10 000 mètres carrés, le bâtiment, qui comprend salles d’expositions permanentes et temporaires, ainsi que jardins suspendus, affiche de vastes ambitions. Et l’on attend le musée du Futur, dont l’achèvement est annoncé pour 2020, au moment de l’Exposition universelle. Consacré aux innovations technologiques, il s’élèvera à côté de Burj Khalifa, apportant sous la forme d’un spectaculaire anneau ovale une touche aérodynamique à l’architecture futuriste de la ville.
L’Arabie saoudite, futur carrefour culturel ?
Les Émirats ne sont donc pas près d’abandonner leur rôle de leader culturel. D’autres dans la région brigueraient en revanche volontiers le titre. Mais pour le moment, aucun n’y est parvenu : ni le Qatar, ennemi juré où, ces dernières années, ont pourtant vu le jour deux institutions d’envergure, le musée d’Art islamique et le Mathaf (musée d’art moderne et contemporain arabe). Ni l’Arabie saoudite… Toutefois, son jeune prince héritier, Mohammed Ben Salman, affirme désormais vouloir bousculer les choses. La monarchie ultra-conservatrice rêve elle aussi de capter les touristes du Moyen-Orient et d’Asie, et sans doute de redorer son image. En avril dernier a été signé, avec la France, un accord portant sur l’exploitation du site d’Al-Ula, qui abrite des vestiges archéologiques nabatéens, comparables à ceux de Petra en Jordanie. À la clé : fouilles, valorisation des lieux, infrastructures hôtelières, construction de musées… projet encore plus démesuré que celui qui liait l’Hexagone aux Émirats. Abdulqader al Rais semble pour sa part à des années-lumière de ces rivalités. Pour lui, l’art véhicule avant tout des valeurs de tolérance et de partage de cultures.

Les Émirats
en 5 dates 

1993
Création de la Biennale de Chardja
2006
Annonce du projet de district culturel de l’île de Saadiyat, à Abou Dhabi, comprenant la construction de cinq musées.
Installation de Christie’s à Dubaï
2007
Signature de l’accord avec la France pour la réalisation du Louvre Abou Dhabi.
Création d’Abu Dhabi Art et d’Art Dubai
2017
Inauguration du Louvre Abou Dhabi
2020
Exposition universelle à Dubaï, inauguration du musée du Futur

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne