Du théâtre à l’heure d’Internet

Le 20 mai 2021, par Vincent Noce
 

La mésaventure de la mise aux enchères chez Sotheby’s d’une vue de Montmartre par Vincent Van Gogh, le 25 mars, illustre les difficultés auxquelles peuvent se heurter les opérateurs pour s’adapter aux ventes virtuelles. Pour rappel, Aurélie Vandevoorde, qui tenait le marteau, a vendu le lot par trois fois, à 13 050 000 €, puis à 14 000 000 € et, au final, à 11 250 000 € – soit une perte de 2 750 000 € pour les vendeurs. La compagnie a été auditionnée par le service d’enquêtes auprès du Conseil des ventes, mais l’instance est restée mutique depuis. La vente de ce lot phare de la saison a connu plusieurs avanies. Quand le tableau a été adjugé pour 14 M€ à un internaute, celui-ci aurait exprimé son incompréhension du fait d’avoir été obligé de monter de près d’un million d’un coup, alors que, par téléphone, de Londres, Lisa Reuben était autorisée à enchérir par paliers de 50 000 €. La différence va quand même de un à vingt. C’est finalement cette héritière d’une grande famille de collectionneurs, ancienne de Sotheby’s, qui a emporté la peinture. Ce n'est pas la seule difficulté qu’a rencontrée la vente. Aurélie Vandevoorde a dû revenir sur sa toute première adjudication parce qu’elle ne s’était pas rendu compte à temps qu’une enchère supérieure venait d’être enregistrée sur Internet. Enchère finalement annulée une demi-heure plus tard, en pleine vacation… Cette confusion ne laisse pas d’étonner venant de la compagnie de Patrick Drahi, mais elle trahit aussi un phénomène plus général. Les ventes sur le Net ont explosé, drainant un public de plus en plus large et posant aux opérateurs des problèmes inédits. Les amateurs ont pu constater que les enchères ont parfois tendance à monter plus haut sur le Web que dans la salle. Quand les présents sont autorisés à enchérir de 20 ou 50 €, ceux cliquant sur leur écran sont forcés de grimper par paliers de 50 ou 100 €. Si à ces modestes montants, cela ne revêt évidemment pas la même importance, ça reste désagréable. Dans certaines ventes, il est possible d’essayer d’inscrire le montant désiré, mais, le temps de le taper, il est souvent trop tard – les enchères ont dépassé ce niveau ou le lot a été adjugé (et, dans ce cas, le commissaire-priseur ne commet pas la bévue de le remettre en vente, au risque d’un litige). La perception diffère selon les intervenants. Les particuliers et les marchands peuvent se sentir victimes d’une forme de « bourrage », comme on dit. Les commissaires-priseurs, eux, trouvent que les enchères par Internet ralentissent déjà suffisamment le débit.

Les ventes sur le Net ont explosé, drainant un public de plus en plus large, mais posant aux opérateurs des problèmes inédits.

Si chaque internaute prend le temps de fixer sa propre enchère, l’exercice peut devenir assez complexe et la cadence fastidieuse. La situation peut se compliquer encore quand la vente est diffusée par plusieurs plateformes, qui n’appliquent pas les mêmes critères. Il arrive ainsi à celle de Drouot Digital, qui est bien consciente de ces risques de disparité, d’intervenir pour que les mêmes règles s’appliquent à tous. Une solution, choisie à l’étranger, serait de faire figurer dans les conditions de vente les « pas d’enchères » (bid increments). Certaines maisons appliquent une politique de tranches de 10 %, par exemple de 2 en 2 $ à partir de 20 $, puis de 5 en 5 $ à partir de 50, de 10 à 10 à partir de 100 $, etc. C’est longuet… Dans la plupart des cas, cependant, l’écart se creuse à mesure de la montée des valeurs. Ainsi le consommateur, quelle que soit sa position, ne peut-il être surpris et la règle est la même pour tous. Cet automatisme n’a guère l'heur de plaire aux commissaires-priseurs français, sans doute plus attachés à la théâtralité de leur métier, avec la part d’improvisation qu’elle suppose. Mais il faudra bien éviter à ces grands acteurs le reproche de distorsion de traitement de la clientèle – qui risque d’être plus irritant dans le cas d’un paysage inédit de Van Gogh que pour une paire de chaises ou une bouteille de grand cru.

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