Du Jourdain au Congo, Art et christianisme en Afrique centrale

Le 03 février 2017, par La Gazette Drouot

À travers une centaine d’objets, l’exposition du musée du quai Branly - Jacques Chirac parcourt cinq siècles de métissage de cultures, de l’Europe au royaume de kongo.

  
© musée du quai Branly - Jacques Chirac

En 1482, le navigateur portugais Diogo Cão longe la côte occidentale de l’Afrique. Ainsi s’établit le premier contact des Européens avec le royaume de Kongo. La découverte de ce vaste territoire sera suivie par l’arrivée de missionnaires de différents ordres. Durant cinq siècles, la rencontre avec le christianisme a modifié pratiques et usages cultuels, suscité la création d’objets «hybrides», comme les définit Julien Volper, conservateur au Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren (Belgique) et commissaire de l’exposition du musée du quai Branly - Jacques Chirac. Issues pour beaucoup des collections de l’institution belge, une centaine de pièces sont aujourd’hui présentées à Paris : saints catholiques africanisants, curieux Christs féminins… «La conversion du royaume de Kongo fut remarquable», écrit dans le catalogue l’historien d’art John K. Thornton. Et pour cause : la christianisation s’est opérée «en dehors d’un contexte de conquête», avec le soutien des souverains locaux. «Les raisons tiennent autant de la conviction que du calcul politique», estime Julien Volper. Moins de dix ans après le débarquement des Portugais, le roi Nzinga a Nkuwu recevait donc le baptême, sous le nom de João Ier, en même temps que plusieurs de ses notables. Son fils et successeur, Afonso Ier, allait déployer une telle ferveur chrétienne, condamnant la sorcellerie et préconisant la destruction d’idoles, qu’on le surnomma l’«apôtre du Kongo». Des jeunes gens étaient envoyés pour étudier au Portugal, d’où ils revenaient «pour aider à imaginer comment les concepts théologiques kongo pouvaient être associés aux concepts chrétiens», écrit John K. Thornton. Par la suite, les souverains ne se sont pas tous montrés aussi dévoués à la cause du catholicisme. Et si la population s’est pliée aux nouvelles croyances, il y eut de nombreuses conversions de surface et des bûchers de fétiches organisés. La société kongo ne s’en est pas moins trouvée profondément transformée.
 

Nkangi kiditu, XVIIe siècle (?), alliage de cuivre, culture kongo, collection privée.
Nkangi kiditu, XVIIe siècle (?), alliage de cuivre, culture kongo, collection privée. © Paul Louis

Des objets de pouvoir
Une vingtaine de grands crucifix de cuivre ouvrent l’exposition. Ces nkangi kiditu sont les objets les plus emblématiques de la christianisation. «Leur introduction s’est faite d’autant plus aisément que la symbolique de la croix existait avant l’arrivée des Européens», explique le commissaire. «Le motif cruciforme illustrait, chez certains groupes kongo, la course du Soleil et le cycle de la vie.» Mais ils témoignent surtout du glissement de fonction que le métissage des cultures a engendré. En terre kongo, les crucifix sont devenus des objets de pouvoir. Apanage des chefs, ils étaient remis au moment d’une investiture, arborés lors de certaines cérémonies et transmis à la mort du souverain à son successeur. Quant à leur iconographie, elle suscite également la surprise. De petits personnages aux mains jointes sont parfois assis sur leurs branches. «Peut-être s’inspiraient-ils d’œuvres européennes, gravures ou crucifix, intégrant des figures d’orants à la scène de Crucifixion», suppose Julien Volper, ajoutant : «Ils soulignaient sans doute aussi la déférence que tout sujet devait témoigner à l’égard du possesseur du nkangi kiditu ». Plus étranges sont les Christs féminins. «Ils peuvent s’expliquer par le fait que leurs propriétaires étaient des femmes chefs», avance le conservateur. Ces crucifix se sont, en tout cas, transmis jusqu’à la fin du XIXe voire au début du XXe siècle. Époque à laquelle ils furent souvent collectés par des ecclésiastiques, au titre de témoignages de la christianisation. Pourtant, affirme Julien Volper, «jusqu’au années 1970 ou 1980, ils n’ont intéressé que peu de collectionneurs et de musées, parce que leur esthétique n correspondait pas à l’image de l’ “art nègre” ».

Statue ayant pour sujet Notre-Dame de Lourdes, années 1930, bois polychromé, 37 x 12 x 10,5 cm, culture kongo (Woyo).
Statue ayant pour sujet Notre-Dame de Lourdes, années 1930, bois polychromé, 37 x 12 x 10,5 cm, culture kongo (Woyo).

Culte marial et antonianisme
Comme le dévoile l’exposition au fil de son parcours, le Christ n’a pas été le seul personnage chrétien à intégrer le panthéon kongo. Dès la première évangélisation, le culte de la Vierge s’est installé. Sous forme de statuettes ou de pendentifs, elle est généralement représentée en position d’«orante», vêtue d’un voile et d’un long vêtement à plis. La dévotion s’est particulièrement développée durant le XVIIIe siècle, en lien avec Appolonia Mafuta, prophétesse kongo, qui affirmait avoir été visitée par Marie. Dans le dernier quart du XIXe siècle, début de la période coloniale, elle s’est renforcée, faisant écho à l’essor que connaissait alors en Europe le culte marial. Là encore, le glissement de fonction est évident. Les pendentifs en laiton à l’effigie de la Vierge servaient à assurer la guérison des malades. Dans ce panthéon, saint Antoine de Padoue se tient aussi en bonne place. On l’invoquait afin de favoriser les naissances. Cette dévotion est liée à la présence ancienne des Portugais, qui le vénéraient, et à celle des missionnaires franciscains, ordre auquel appartenait le prédicateur. Dans les représentations kongo, le saint est facilement reconnaissable, tenant une croix d’une main et soutenant le Christ enfant de l’autre. «Cette iconographie était implantée dans l’art flamand des XVe et XVIe siècles et fut adoptée par les peintres de l’école portugaise», explique Julien Volper. Certains saint Antoine, fortement africanisés, semblent plus déroutants. Sans doute faut-il les rattacher au mouvement messianique appelé «antonianisme» qu’avait mené, au début du XVIIIe siècle, la prophétesse Beatriz Kimpa Vita. La jeune noble kongo disait avoir reçu des révélations de saint Antoine, lui enjoignant de restaurer la grandeur du royaume en l’affranchissant du pouvoir des prêtres blancs. «Les “antonianistes” ne rejetaient pas le christianisme, commente Julien Volper. Ils voulaient se le réapproprier, l’africaniser.» Et poussaient très loin leurs convictions, n’acceptant ni baptême ni mariage. Selon eux, Jésus n’était pas né à Bethléem, mais dans la capitale kongo de São Salvador… Les mouvements d’indépendance nés au cours du XXe siècle n’ont pas étouffé le catholicisme romain.

Toni Malau, statue de saint Antoine, bois, XVIIe-XVIIIe siècle, 47,7 x 12,5 x 12,5 cm, culture kongo.
Toni Malau, statue de saint Antoine, bois, XVIIe-XVIIIe siècle, 47,7 x 12,5 x 12,5 cm, culture kongo. © Nationaal Museum van Wereldculturen

Nouvelles spiritualités
Aujourd’hui, certaines anciennes croyances sont toujours vivaces. Et «de nouvelles spiritualités ont émergé», constate le commissaire. Dans les années 1920 est apparu un autre prophète thaumaturge, Simon Kimbangu. Il sera envoyé en prison, mais le kimbanguisme restera prégnant. Dérives du protestantisme, les églises évangéliques et notamment pentecôtistes, d’influence américaine, se sont parallèlement immiscées dans le paysage cultuel. Les tableaux de Pierre Bodo, peintre et pasteur, qui figurent en clôture d’exposition, surprennent par leur violence. Réalisés dans les années 1990, ils fustigent les travers humains, adultère ou consommation d’alcool. Comme si seule la puissance du Christ pouvait mener à la rédemption. En Afrique, la religion continue de s’écrire.

Toni Malau, pendentif, XVIIIe siècle, ivoire, 13 x 4 cm, culture kongo, Donald and Adele Hall collection.
Toni Malau, pendentif, XVIIIe siècle, ivoire, 13 x 4 cm, culture kongo, Donald and Adele Hall collection. © Sotheby’s/Art Digital Studio Photo WestImage - Art Digital Studio


À VOIR
«Du Jourdain au Congo. Art et christianisme en Afrique centrale».
Jusqu’au 2 avril 2017.
www.quaibranly.fr

Commissariat : Julien Volper, docteur en histoire de l’art, conservateur au Musée royal de l’Afrique centrale à Tervuren, maître de conférence à l’université libre de Bruxelles.
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