Du grand art pour les petits secrets

Le 13 décembre 2018, par Claire Papon

Nés au XVIIe avec les cabinets, les meubles à secrets connaissent leur âge d’or au siècle suivant et sous l’Empire. Le château de Malmaison leur consacre une exposition et les ventes publiques leur accordent souvent une belle place.

Attribué à Henri Dasson bureau à cylindre, en bois de placage à décor marqueté, exécuté d’après Jean-François OEben et Henri Riesener seconde moitié du XIXe siècle, 149 x 194,5 x 97,5 cm. Paris, Drouot, 25 mars 2014. Auction Art Rémy Le Fur & Associés. Mme de La Chevardière.
Adjugé : 750 000 €

C’est le retour au château de Malmaison de l’exceptionnel secrétaire de Martin-Guillaume Biennais (1764-1843), tout juste restauré par l’école Boulle, qui a initié l’exposition d’une quarantaine de meubles et objets à secrets, véritables œuvres d’art au service du pouvoir et de la vie quotidienne de Napoléon et Joséphine. Une fois n’est pas coutume, tous les meubles sont ouverts, et des films permettent de voir en mouvement les différentes parties mobiles des secrétaires, commodes, bureaux, tables, coffres à bijoux, serre-papiers, nécessaires de voyage ou de toilette, et d’entendre les bruits des mécanismes.

 

Jean-Christophe Fischer (1779-1854), bureau en palissandre et placage de palissandre, le plateau formant table à dessin, le rideau démasquant un dessu
Jean-Christophe Fischer (1779-1854), bureau en palissandre et placage de palissandre, le plateau formant table à dessin, le rideau démasquant un dessus gainé de maroquin, première moitié du XIXe, 94 x 148 x 73 cm. 
Paris, Drouot, 13 juin 2018. Pierre Bergé & Associés OVV. C2L Expertises.

Adjugé : 11 978 €



Malmaison oblige, l’exposition est consacrée aux productions des époques Consulat et Empire. Ici, un secrétaire en arc de triomphe des frères Jacob traité comme une architecture miniature , dont l’ouverture de la serrure permet d’abattre la façade d’un tiroir qui deviendra écritoire, un peu plus loin une commode de Mansion, comportant vingt-quatre cachettes secrètes sous forme de boîtes et de trappes coulissantes, ou encore une barbière au chiffre du prince Eugène, révélant trente-neuf accessoires. Ne comptez pas toutefois rencontrer de tels modèles en ventes publiques. Seules les coiffeuses d’homme, bien moins sophistiquées, trouvent preneur de quelques centaines à quelques milliers d’euros. Même si elles ont rarement besoin de conserver des secrets d’État, les dames aussi possèdent meubles et coffrets précieux. Pour preuve le coffre à bijoux au chiffre de Joséphine Bonaparte (vers 1802) dont un modèle proche s’envolait à 250 000 € le 9 juin 2013 sous le marteau de la maison Osenat à Fontainebleau. Son auteur ? Martin-Guillaume Biennais, simple tabletier promu «orfèvre de l’Empereur» et qui verra ses œuvres «recherchées dans toutes les cours d’Europe».

 

Meuble à transformations à décor marqueté, XVIIIe siècle, dégageant une liseuse découvrant un bureau capucin. 72 x 100,5 x 50 cm. Paris, Drouot, 4 nov
Meuble à transformations à décor marqueté, XVIIIe siècle, dégageant une liseuse découvrant un bureau capucin. 72 x 100,5 x 50 cm. Paris, Drouot, 4 novembre 2015. Audap-Mirabaud OVV. M. Fabre.
Adjugé : 2 000 €


Des cabinets aux secrétaires
L’essor incontestable des meubles à surprises au XVIIIe prend son origine au siècle précédent dans les cabinets. La valeur de ceux-ci dépend pour une part de leur aménagement intérieur, à savoir de quelques milliers d’euros à 20 000/30 000 € pour la plupart. On est loin des 2,5 M€ obtenus par l’exceptionnel modèle en pierres dures, ébène, bronze doré et argent, couronné de balustrades, colonnes flanquées d’allégories, travail romain vers 1620, ayant appartenu au pape Paul V (Camille Borghèse) puis au roi George IV d’Angleterre pour le château de Windsor. Le 20 septembre 2016 (Sotheby’s et Leclere - Maison de ventes), ce cabinet grandiose quittait l’hôtel particulier parisien de l’homme d’affaires Robert de Balkany et rejoignait le Getty Museum de Los Angeles. Ce n’est un secret pour personne, en revanche, que s’il est un meuble des plus appropriés à dissimuler aux yeux indiscrets papiers, billets galants ou argent, c’est bien le secrétaire. Créé sous Louis XV après la commode, ce modèle à usage de bureau est l’un des meubles les plus fabriqués après celle-ci. Il est réalisé en bois naturel, en placage, orné de marqueteries, muni de tiroirs et de casiers, par des ébénistes ingénieux. Jean-François OEben, Abraham et David Roentgen, Jean-Henri Riesener et Adam Weisweiler introduisent en France le goût venu d’Allemagne pour les meubles mécaniques. On ne compte plus leurs tables liseuses avec leurs tiroirs dégageant un pupitre, des coiffeuses en forme de cœur bardées de casiers, des secrétaires à tiroirs escamotables, vantaux et miroirs, le tout commandé par une unique clef… Jean-François OEben (1721-1763) signe le bureau à cylindre de Louis XV à Versailles, pièce tout à fait exceptionnelle par l’opulence et la diversité de son décor marqueté, de ses bronzes, et par son dispositif mécanique, achevé et perfectionné par Riesener (1734-1806). Quelques copies ont été réalisées au XIXe, dont celle présentée le 25 mars 2014 par la maison Auction Art Rémy Le Fur & Associés, et disputée jusqu’à 750 000 €. De telles productions demeurent bien sûr l’exception… Des sommes entre 1 500 et 35 000 € accueillent généralement les secrétaires, bureaux à cylindre et autres meubles de travail, à l’image de ce modèle marqueté cédé 2 000 € chez Audap-Mirabaud le 4 novembre 2015. On l’aura compris, les enchères varient selon la célébrité de l’ébéniste, mais surtout la complexité des mécanismes. Le champion toutes catégories demeure David Roentgen (1743-1807). Cet ébéniste allemand, à l’inverse de ses compatriotes établis à Paris, ne possédera jamais d’atelier dans la capitale. Il y obtient pourtant la maîtrise en 1780, ouvre un dépôt et possède une nombreuse clientèle, qui compte Louis XVI et Marie-Antoinette. Comme son père Abraham, il travaille près de Coblence, mais sillonne l’Allemagne, l’Autriche, la Russie, la France et la Hollande. Son meuble mécanique le plus important est le secrétaire monumental vendu 80 000 livres à Louis XVI. Aujourd’hui disparu, celui-ci était très proche du modèle livré la même année à Guillaume II de Prusse. Véritable machine, ce meuble habillé d’une riche marqueterie libère des plateaux, tiroirs et ressorts pour écrire, lire ou entreposer des documents et trésors «sans que l’on y touche». Il est aujourd’hui visible au Kunstgewerbemuseum de Berlin.


 

Attribuée à Jean-Henri Riesener (1734-1806), table à écrire plaquée d’acajou, bronze ciselé et doré, ouvrant par un tiroir découvrant trois cases, la
Attribuée à Jean-Henri Riesener (1734-1806), table à écrire plaquée d’acajou, bronze ciselé et doré, ouvrant par un tiroir découvrant trois cases, la ceinture dotée d’une tablette coulissante à liseuse, vers 1777-1785, 76 x 50,5 x 34 cm. Paris, Drouot, 13 avril 2016. Fraysse & Associés OVV. M. Fabre.
Adjugé : 44 000 €


Des meubles pour les dames
Au milieu du XVIIIe siècle, de nombreux petits meubles virent le jour pour répondre à de nouvelles habitudes de vie et de confort. La table d’accouchée, aux pieds très courts, comportait en ceinture des casiers à abattants, souvent un tiroir et un pupitre inclinable permettant lecture ou écriture. Certains modèles étaient conçus pour être posés sur une table assortie. Un autre meuble fut prisé de ces dames, le «billet-doux», petit secrétaire très plat, muni d’un abattant et dont certains comportent une écritoire amovible. Le XIXe fut sa grande époque, mais il demeure rare sous le marteau. Un modèle marqueté rehaussé de peintures sur porcelaine atteignait 20 000 € chez Thierry de Maigret, le 2 décembre 2015. Apparue sous le règne de Louis XVI, la table à la Tronchin tire son nom du médecin genevois Théodore Tronchin (1709-1781), qui publie à l’époque des recherches sur les maladies osseuses liées aux mauvaises positions que l’on adopte en travaillant et sur les avantages qu’il y aurait à garder le dos bien droit. Celle-ci permet d’écrire ou de lire assis ou debout, grâce à un pupitre inclinable et rehaussable par un jeu de crémaillères dissimulé dans les pieds, dont la complexité détermine les résultats en vente de ces objets, de 2 000 à 15 000 €. Un secret de polichinelle, bien sûr…

 

13
c’est le nombre de secrets 

de différentes tailles et formes cachés
dans le secrétaire à abattant
de Martin-Guillaume Biennais
avec lequel débute l’exposition
à Malmaison.
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