facebook
Gazette Drouot logo print

La Gazette Drouot Marché de l'art - Enquête

Du côté de la Belgique

Le 24 janvier 2019, par Anne Doridou-Heim

Comment cette question épineuse des restitutions est-elle appréhendée chez notre plus proche voisin ? À l’heure de la réouverture du musée de Tervuren et d’une nouvelle édition de Winter Bruneaf, elle est plus que jamais d’actualité.

Du côté de la Belgique
Un regard neuf sur le musée de Tervuren depuis le nouveau pavillon des visiteurs.
© RMCA, Tervuren, photo Jo Van de Vijver


Impossible de rester en marge du débat sur la restitution des œuvres d’art aux anciens pays colonisés. Il était évident que ce sujet des plus sensibles dépasserait les frontières de la France pour se répandre chez nos voisins, allemands et belges en tête, à l’heure où ils viennent de rouvrir  où se préparent à le faire  des institutions dédiées aux arts africains. Aller les questionner sur ce sujet relève donc du plus naturel des intérêts (le point de vue allemand sera examiné dans la Gazette du 8 février). La Belgique partage avec l’Afrique centrale une histoire longue et douloureuse  il ne faut jamais oublier que l’immense Congo fut un temps la propriété personnelle du roi des Belges, Léopold II. Le nouveau musée de l’Afrique centrale de Kinshasa est en fin de construction. En décembre dernier, Joseph Kabila, encore au pouvoir, affirmait vouloir récupérer un grand nombre de documents et annonçait qu’une demande officielle de restitutions serait lancée prochainement. Depuis, l’élection présidentielle a vu, à la surprise générale, la victoire d’un des candidats de l’opposition, Félix Tshisekedi. Elle est déjà contestée, et l’ouverture du tant attendu musée pourrait ne pas être la priorité des prochains mois… Dans une lettre ouverte publiée dans Le Soir, le 25 septembre 2018, trente-six personnalités des mondes artistique, universitaire et associatif, en majorité afro-descendantes, dénonçaient le retard pris par la Belgique sur la question des restitutions et demandaient le retour des «trésors coloniaux des musées». La réouverture annoncée de celui de Tervuren, «vitrine des bienfaits de la colonisation» offerte aux Belges par leur roi en 1898, fermé depuis cinq ans pour d’importants travaux de modernisation et surtout de «décolonisation», précipitait le débat.
L’amorce d’un dialogue
L’inauguration ne pouvait se faire dans un contexte plus complexe. D’ailleurs, la cérémonie officielle du 8 décembre dernier s’est déroulée sans la présence du roi Philippe  «le souverain ne fait pas de politique», a communiqué le Palais. Le lieu est marqué du sceau de l’histoire coloniale et la grande majorité des quelque 120 000 objets conservés en ses murs ont été collectés entre la fin du XIXe et l’indépendance congolaise en 1960. Une particularité belge qui explique pourquoi le bâtiment a cristallisé tant de ressentiment. Dans les années 1970, le président Mobutu avait lancé une première demande : cent quatorze objets avaient ainsi effectué le voyage retour, pour être entreposés au Musée national congolais alors en construction, et pour une grande majorité d’entre eux, pillés après la chute du régime. Voilà où le bât blesse et le point crucial sur lequel opposants et partisans s’affrontent : le sort des objets sur leur terre natale. L’argument, largement développé par les premiers, du risque encouru de destruction ou de vol est balayé par les seconds au nom d’«un paternalisme aux relents coloniaux», qui pose une question douloureuse : «Est-ce vraiment aux pays qui ont brûlé et détruit des objets culturels pendant les guerres coloniales de donner des leçons sur la sécurité et le respect dû aux œuvres d’art en Afrique ?» La donne est en train de changer, des institutions muséales poussant et s’ouvrant dans différents pays du continent. Un espoir qui résonne avec les mots de Pierre Loos. Prenant un peu de hauteur, le fondateur de Bruneaf, qui regrette néanmoins que le rapport français ait été écrit sans réelle consultation des acteurs du marché de l’art, se montre certain que «lorsque l’Afrique aura des musées gérés de façon indépendante et conçus avec une réelle volonté de conservation, les collectionneurs occidentaux seront heureux et fiers de leur offrir leurs œuvres». À Bruxelles, comme à Paris, se pose néanmoins la question juridique de l’inaliénabilité du patrimoine. Le 16 octobre dernier, un premier débat participatif était organisé par le Parlement francophone bruxellois et l’association Bamko-CRAN. Son titre : «Restitution des biens culturels africains : question morale ou juridique ?» et d’emblée, les enjeux de la journée ont été résumés en trois mots : dignité, respect et mémoire collective. L’intervention de Guido Gryseels y était fort attendue.
Changement de mentalité
Le directeur du tout nouvellement rebaptisé Africa Museum a plaidé la cause de prêts à long terme, en assurant que l’institution allait prendre clairement ses «distances par rapport au système de violence coloniale, un système basé sur une occupation militaire, sur une gestion raciste, l’exploitation des ressources et l’exportation des richesses vers la mère-patrie». Et de fait, à Tervuren, beaucoup a été gommé… Le directeur et son équipe se savaient attendus au tournant de ce chantier colossal et n’ont pas ménagé leurs efforts, même si la quadrature du cercle, dans le contexte actuel, était dès le départ impossible à réaliser. Il faut tout de même reconnaître le travail engagé, ouvrant un changement résolu de ton, une lecture critique de la période coloniale, une mise en parallèle des œuvres et du contexte. Des choix d’ailleurs loués par Chris Dercon, directeur du Grand Palais à Paris, qui, dans La Libre Belgique du vendredi 7 décembre, parlait d’«un nouveau narratif très courageux, parfait pour notre époque ; avec de l’autocritique mais sans cynisme, de l’empathie mais sans dolorisme».
Du côté du marché
Le 7 juin 2018, à Bruxelles, l’Angola retrouvait officiellement six œuvres d’art volées au musée de Dundo au moment de la guerre civile, grâce à l’entremise de la fondation Sindika Dokolo. L’homme d’affaires, par ailleurs collectionneur d’art classique africain et gendre de l’ancien président angolais José Eduardo dos Santos, mène une véritable quête sur la trace de ce patrimoine dérobé afin de le ramener sur sa terre natale. À l’issue de la remise, il tentait de rassurer : «Il est important que les collectionneurs et les marchands appréhendent mieux notre démarche. Ils ont révélé la beauté et la puissance de l’art africain au monde. Le marché ne va pas disparaître dans un procès en illégitimité.» Didier Claes, galeriste et président de Bruneaf, se réjouit de ce débat, qu’il réclamait depuis de longues années. Mais il craint néanmoins que ce rapport, «un travail d’intellectuels», ne soit allé trop loin et «qu’à terme il ne rende pas service à l’Afrique car ne tenant pas compte de la réalité». Il explique que «ce serait un manque de respect de renvoyer tout sans étude ; ce serait faire croire que l’Occident tient moins à ce patrimoine qu’à d’autres, aux frises du Parthénon par exemple !» Qui plus est, «les Africains doivent être traités comme les autres, ni plus ni moins, ils doivent pouvoir déposer des demandes circonstanciées et justifiées. Il ne faut pas tout mélanger dans le grand chaudron des restitutions». L’évolution est notable.Le principe des restitutions est désormais admis au cas par cas.Certains marchands expriment cependant leurs inquiétudes, même si le rapport porte essentiellement sur les collections publiques.De fait, le marché peut être affecté par les hésitations des institutions dans l’acquisition de nouvelles pièces. Et surtout, les collectionneurs européens, donateurs de premier plan de ces musées, risquent d’être plus réticents à le faire si aucune certitude ne repose sur l’inaliénabilité des biens offerts. «Les musées occidentaux sont des ambassadeurs extraordinaires de l’Afrique», concluent Pierre Loos et Didier Claes. Une affirmation à méditer.

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne