Disque vinyle, voyage au pays de l’or noir

Le 24 septembre 2020, par Camille Larbey

Collectors, cote, test pressing, majors et conventions… Levons le voile sur les aspects méconnus du marché du microsillon en plein essor.

Depuis 2015, le collectionneur Monsieur Vinyl anime une chaîne YouTube dédiée à sa passion.
© Monsieur Vinyl

Le retour en grâce du vinyle ? Depuis quelques années, la presse en a fait un nouveau marronnier. Le diamant glissant sur la galette ébène, les bacs pleins de trésors musicaux et les murs des disquaires tapissés de pochettes colorées, sont certes plus photogéniques que le prix de l’immobilier, le salaire des cadres ou la franc-maçonnerie. Les chiffres justifient cette (sur)médiatisation : 3,9 millions de vinyles ont été vendus en France en 2019, contre 1,8 million en 2016. S’ajoutent à cela la réapparition des disquaires indépendants (300 en 2020, soit 50 % de plus qu’il y a dix ans) et le renouvellement de la clientèle, puisqu’un tiers des acheteurs a moins de 30 ans. Si la crise du coronavirus provoquera certainement une baisse des ventes en 2020, elle n’entamera pas cet engouement. Pourtant, malgré ce bilan positif, tout ne tourne pas toujours rond sur la platine. Les premières à bénéficier du retour en force du vinyle sont les majors de l’industrie du disque, qui rééditent à tour de bras leur fonds de catalogue à grand renfort de marketing. «On va parler de remastérisation, de collector, d’édition numérotée ou de vinyle coloré… Des termes qui vont faire monter, par exemple, un double album à 40 € alors qu’il en vaudrait 15 € de moins», regrette Monsieur Vinyl, un collectionneur tenant l’une des principales chaînes YouTube consacrées à ce support d’écoute. La qualité des repassages n’est pas systématiquement au rendez-vous, si la maison de disques n’a pas utilisé un bon matériau de départ – bandes analogiques, gravures métal d’origine, etc. À force de rééditions, l’album devient un palimpseste dont l’audiophile finit par se détourner. «Aujourd’hui, les collectionneurs vont aller chercher la source sonore la plus proche du master d’époque, explique Monsieur Vinyl. Les bandes du Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, des Beatles, ont tellement été remastérisées qu’on a totalement perdu le son d’origine. Les pressages originaux sont donc très importants dans le monde du vinyle.» À propos du fameux Sgt. Pepper’s, un exemplaire s’est échangé à 250 000 €, en 2013. Il faut dire qu’il était signé par chacun des Fab Four !
Discogs, le Nasdaq du vinyle
La principale «marketplace» du vinyle demeure le site Discogs. Cette base de données musicales libre et collaborative, lancée en 2000, servait, au départ, uniquement à collecter des informations sur les disques. Sept ans après sa création, le site devient une place de marché entre particuliers, tout en conservant sa fonction première d’archivage. Plus d’un million de références sont cataloguées à ce jour – une mission loin d’être achevée. Les vinyles représentent actuellement 43 % de l’ensemble des propositions à la vente, sur un total de 289 922 produits. Chaque mois, la communauté des utilisateurs se délecte de la publication de la liste des albums les plus onéreux vendus sur Discogs. En 2019, le podium est occupé par une intégrale de Led Zeppelin (5 812 €), un vinyle de promotion de Love Me Do des Beatles (8 316 €) et un exemplaire de Melody A.M. (9 244 €) – composé en 2002 par le duo norvégien Roÿksopp – faisant partie des 100 dont la pochette a été peinte au pochoir par Banksy. Des prix qui sont encore loin du record établi en 2017 : 23 816 € pour l’un des derniers Black Album de Prince (1987). L’artiste, insatisfait du résultat, avait exigé de sa maison de disques, la destruction des 500 000 copies. Un employé avisé sauva cinq exemplaires du pilon. Fort d’une collection d’environ 13 000 vinyles, avec un penchant pour les musiques électroniques, Fabrice Desprez, responsable d’une agence de promotion et de programmation musicale, a passé suffisamment de temps sur Discogs pour en découvrir les roublardises. Un exemple. Lorsque dans leur mix –souvent retransmis en direct sur Internet –, des DJs influents jouent une référence inconnue, une course contre la montre est lancée aussitôt pour identifier le morceau et… spéculer. Un 45 tours qui valait 2 € la veille peut ainsi voir sa cote grimper jusqu’à 250 €.
Les requins de la galette noire
«Il y a des vendeurs pro, semi-pro, ou même amateurs qui raflent les stocks, car cela leur permet d’avoir de quoi échanger ou d’avoir du crédit pour se payer ensuite des pièces qui les intéressent vraiment. C’est du pur trading», constate Fabrice Desprez. Au fil des ans, le collectionneur a également relevé les différentes techniques de manipulation du marché : un label represse en catimini une édition limitée et l’écoule au prix fort via un compte anonyme ; un autre label a discrètement réédité une référence et la fait passer pour un original, clamant avoir retrouvé un vieux carton d’invendus de l’époque ; un utilisateur crée plusieurs comptes afin de se vendre à lui-même une référence dans le but de faire grimper artificiellement sa cote ; des youtubeurs à la réputation bien établie postent une vidéo sur une obscure pépite, créant immédiatement une demande, en prenant soin au préalable d’acheter les rares exemplaires disponibles. Malgré ces quelques dérives, la «marketplace» est un outil indispensable, rappelle Fabien Desprez : «Discogs a corrigé nombre de marchés. Les cotes de certains disques ont fondu, car on s’est rendu compte que tout le monde les possédait 
Les majors en embuscade
Le pressage de tête (test pressing) est un disque technique, qui peut exister en plusieurs exemplaires, servant uniquement à vérifier la qualité de duplication du vinyle. Peu recherché par les collectionneurs de musiques électroniques, il est particulièrement convoité dans le cas de pièces importantes de l’histoire du rock, comme celui du premier album du Velvet Underground & Nico, estimé à plus de 22 000 € et dont certains titres ne figurent pas sur la version finale. Suite à l’annulation de sa sortie, l’album Caustic Window, du producteur de musique électronique Aphex Twin, est resté à l’état de dix test pressing, dont six ont été conservés par l’artiste. Un exemplaire a été vendu 41 000 € sur eBay. Face à l’engouement de cet objet industriel, les majors se sont placées en embuscade : «Il y a quatre ou cinq ans, j’ai commencé à voir apparaître des ventes de test pressing qui se faisaient en parallèle à la vente de vinyles venant de sortir. Et les gens se ruent dessus ! Le test pressing est devenu une nouvelle excuse commerciale pour vendre encore plus collector que le collector », grince Monsieur Vinyl. Discogs et Internet n’ont cependant pas enterré les foires et autres conventions. Plus grande foire aux vinyles du monde, la Mega Record & CD Fair se tient deux fois par an, en avril et en novembre, à Utrecht, aux Pays-Bas.
La Mecque des collectionneurs
Pendant trois jours, lors de l’édition automnale, près de 35 000 crate diggers («fouineurs de bac») arpentent les 600 stands en provenance d’une soixantaine de pays. Comptez en moyenne 3 000 vinyles par stand et de bonnes affaires en perspective : «À Utrecht, les prix ne sont pas si excessifs par rapport à ce qu’on trouve en France. Par exemple, vous avez des pressages originaux à 150 ou 200 €, qu’on retrouvera à 400 ou 500 € en ligne», confie Monsieur Vinyl. Mais les prix peuvent rapidement s’envoler. Lors de l’édition de 2017, un pressage original du single God Save The Queen (1977) des Sex Pistols est parti aux enchères à 3 500 €. Sur certains stands, un objet bien familier se fait de plus en plus remarquer : la cassette audio. Remise au goût du jour par les séries et films à succès (Stranger Things, Les Gardiens de la galaxie) comme par certains artistes (Jean-Michel Jarre, Eminem), elle connaît un regain d’intérêt et voit ses ventes augmenter ces dernières années. La «K7» connaîtra-t-elle le même destin que le vinyle ? Dans le doute, ne les jetez plus !

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