Diego Giacometti, la fable des Épigones

Le 21 mars 2019, par Vincent Noce
Diego Giacometti dans l'atelier de la rue Hippolyte-Maidron, en 1966. 
DR

L’histoire de l’art est une machine à légendes, qui a besoin de régénérer sans cesse sa propre narration. Pour capter l’intérêt, elle se doit d’entretenir sa part de mythe. Cette manie étant par nature contagieuse, elle trouve écho chez des éditeurs et chroniqueurs prompts à répercuter les bruits de fond les plus improbables, et guère enclins à se plier à des procédures de validation et de contrôle. En retour, le fabulateur qui obtient ainsi son quart d’heure de célébrité se trouve légitimé comme «expert». Pour réussir cette entreprise, il est indispensable de convoquer la Malédiction. Il faut exhiber la souffrance du créateur enfermé dans sa solitude. Tout malheur est bon à prendre, artistique, économique, familial, sentimental (en ce sens, Van Gogh est un artiste total)… Jouant sur l’émotion, le narrateur se fait sauveur. Il lui revient d’extraire un artiste et son œuvre de l’ostracisme dont il a été la victime. Désormais, toute exposition qui se respecte s’affiche comme la «réhabilitation» d’un créateur tristement oublié. Un cas exemplaire est celui de Diego Giacometti. Son malheur fut d’avoir comme frère un des créateurs les plus inspirés de son siècle. Le sculpteur modela la tête de son cadet depuis son premier buste, à 14 ans. À la trentaine, il le prit en charge, en le formant à l’exécution de certaines tâches. Et si, dans le secret de la rue Hyppolite-Maindron, le pauvre Diego avait été le véritable inspirateur de l’œuvre, éclipsé par un frère qui savait si bien charmer les visiteurs ? Ou, à l’inverse, s’il avait été un personnage solaire, sauvant le sombre Alberto de ses frénésies destructrices et décidant du sort et de l’achèvement des sculptures ?

Alberto Giacometti avait répondu par avance à ceux qui voudraient aujourd’hui confondre son œuvre avec celle de son frère.

Et donc, si cet œuvre célébré était en fait une création commune, que l’histoire «officielle» n’a pas voulu envisager ? Un best-seller bourré d’erreurs a nourri cette affabulation, suivi d’un ouvrage à prétention plus sérieuse. Comme il entendait réattribuer une série d’œuvres d’Alberto aux deux frères, il s’est retrouvé condamné pour contrefaçon, avant que l’éditeur ne fasse marche arrière et ne publie une correction. Car rien n’est plus éloigné de la réalité. Les objets que Diego a fait connaître à la soixantaine n’approchent pas, et de loin, le génie de son aîné. Assistant dévoué, il en était venu à s’occuper pour lui des relations avec les fondeurs. Mais il a aussi contribué au désordre légué par l’artiste. En 1961, il fit fondre quelques bronzes en cachette de son frère, le forçant à reprendre le contrôle de ses affaires. Il fit échapper de l’inventaire de la succession toutes ses créations entreposées dans l’atelier qu’il occupait. À la fin de ses jours, il fut entouré de personnalités louches, qui l’ont volé et se sont servies de lui. Alberto Giacometti avait répondu par avance à ceux qui voudraient aujourd’hui confondre son œuvre avec celle de son frère. En 1947, leur mère lui demanda pourquoi il ne signait pas sa production des deux noms. Il lui répondit : «Je ne peux exposer mes choses que sous mon seul nom, même si Diego m’aide, de la même façon que Diego montre et vend sous son nom ce qu’il fait, dont il a eu l’idée, même si je l’aide, parce que dans les deux cas celui qui aide se subordonne à l’idée de l’autre». Cette confusion trouve une autre utilité : elle est mise à profit pour écouler des œuvres discutables, quand ce ne sont pas des faux grossiers. L’argument économique ne se niche jamais loin de ces légendes modernes, qui portent forcément sur des artistes connus et valorisés ; à défaut, leur sort n’offre aucun intérêt.

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