Didier Janot, collectionneur et mécène

Le 04 février 2021, par Stéphanie Pioda

Collectionner, mécéner, transmettre. L’implication de Didier Janot dans le monde de l’art est très riche, en esthète jouisseur mais aussi en acteur actif au sein de Prisme ou de l’Admical. Un engagement.

Didier Janot dans le bureau de son agence de communication, entouré de quelques-unes de ses œuvres, notamment Reims, 2009, de Georges Rousse.
Photo Hubert Lapinte

Quel genre de collectionneur êtes-vous ?
Je ne me suis jamais senti véritablement « collectionneur » car pour moi ce terme renvoie à l’idée d’accumulation d’objets de façon construite et cohérente autour d’un thème identifié. Je me considère davantage comme un esthète, un épicurien et un amateur d’art au sens étymologique du terme, « celui qui aime ». Depuis peut-être l’âge de 18 ans, je me suis toujours intéressé aux artistes et à leur travail. J’ai d’abord commencé à acheter des dessins et des petites œuvres, puis de l’art premier, du design, de la photographie ancienne et contemporaine, de l’art oriental ou asiatique, des ouvrages de bibliophilie… Je ressens la même émotion devant un livre surréaliste sur grand papier tiré à dix exemplaires que face à une œuvre contemporaine. Cette collection hétéroclite relève de l’intime, constitue un jardin secret mais aussi un besoin essentiel. J’aime être au contact de ces œuvres, aussi bien à mon domicile que sur mon lieu de travail.
Pourriez-vous nous donner un aperçu des œuvres qui vous entourent, dans votre bureau, par exemple.
On y trouvera de l’art premier, un masque gèlèdè yoruba (Bénin), une statue d’ancêtre mumuye (Nigeria), des petites statuettes ewe venavi (Togo), mais également une photo de Georges Rousse et de Martin Schoeller, des sérigraphies de Banksy, des baskets et rollers peints par Mat Zekky, du street art… Chacune des œuvres est rattachée à une émotion, lors d’une rencontre, d’un vernissage, d’une visite d’atelier. Elles racontent toutes une petite histoire et sont indissociables de ma vie.
Privilégiez-vous les galeries, les foires ou les enchères ?
Non, je les pratique toutes, mais les périodes de confinement et les nouveaux outils numériques amènent une évolution de nos comportements ; aujourd’hui, on observe les œuvres par le biais du digital dans un marché devenu mondial, on reçoit des catalogues virtuels, on participe à des ventes aux enchères sur Drouot Online, Interenchères, Artcurial ou d’autres plateformes. Je viens d’ailleurs de recevoir trois petits lance-pierres et des poulies de métier à tisser d’art africain que j’ai achetés à distance. Le fait de ne plus avoir de rapport humain et d’échanges avec les artistes, les conseils d’un galeriste ou d’un professionnel, entraîne une sorte d’instantanéité dans la décision, de celle qui vous rend plus autonome dans votre quête. C’est un vrai changement de paradigme dans le rapport à l’art.

 

Masque heaume baga nimba, première moitié du XXe siècle, bois dur, h. 120 cm. Photo Fred Laures
Masque heaume baga nimba, première moitié du XXe siècle, bois dur, h. 120 cm.
Photo Fred Laures


Vous êtes-vous fixé un seuil de prix à ne pas dépasser sur Internet ?
Je m’aperçois que je ne fais pas véritablement de différence. La valeur est celle que je me fixe, que je trouve acceptable. J’achète invariablement des œuvres d’artistes qui peuvent avoir une cote, mais aussi de ceux qui n’en ont pas. Est-ce une prise de risque ? Cela ne me vient même pas à l’esprit. Je n’ai ni le goût de la possession, ni celui de la spéculation, je n’ai d’ailleurs jamais rien revendu. En achetant à des artistes de leur vivant, il y a une dimension altruiste, humaine et sociale, c’est très important pour moi. C’est aussi pour cette raison que je me suis impliqué en tant qu’acteur de la vie culturelle : je suis administrateur d’une école d’art, président de plusieurs associations, dont le club d’entreprises mécènes Prisme et l’ensemble musical Viva, membre de l’Adiaf et de la fondation Guerlain. Je me sens appartenir à un écosystème en contribuant à une dynamique culturelle indispensable en achetant de l’art, en étant mécène et en donnant de mon temps.
Vous présidez l’association Prisme depuis quinze ans. Quelles sont ses spécificités ?
Elle regroupe une trentaine d’entreprises de taille et d’activité différentes de la région de Reims. Nous installons des œuvres monumentales sur le domaine public et accompagnons les associations et les artistes dans le développement de leurs projets. Le club regroupe des PME dans l’industrie, le bâtiment, les services, des ETI, des banques, des maisons prestigieuses comme Champagne Roederer… chacune ayant droit à une voix.
Quels sont les montants des œuvres commandées ?
Nous conduisons des projets qui, pour les plus importants, nécessitent des budgets de l’ordre de 100 000 €, notamment les œuvres monumentales. Pour ceux dits « intermédiaires », nous les finançons en partie et faisons appel à d’autres partenaires privés quand cela est possible, car nous souhaitons créer des émules. Ensuite, nous accompagnons des demandes plus ponctuelles, comme la production d’un ouvrage, d’une œuvre, d’une exposition ou d’un film. Et nous remettons chaque année le prix Prisme et le prix Ceramix qui distinguent un ou une diplomé(e) de l’École supérieure d’art et de design de Reims, dont nous sommes partenaires.

 

Mauro Corda (né en 1960), Ballons tête orange et bleue, 2012, résine, h. 240 cm avec la tige socle, le ballon 35 cm. Photo Fred Laures
Mauro Corda (né en 1960), Ballons tête orange et bleue, 2012, résine, h. 240 cm avec la tige socle, le ballon 35 cm.
Photo Fred Laures


Pourriez-vous présenter quelques projets soutenus par Prisme ?
La première œuvre d’art urbain monumentale soutenue en 1989, date de créationde l’association, était le Luchrone d’Alain Le Boucher. Depuis, de nombreuses commandes ont été passées à des artistes, dont Georges Rousse pour les halles du Boulingrin, Gilberto Zorio à l’intérieur de la médiathèque Cathédrale, Grout & Mazéas à la médiathèque Croix-Rouge, Christian Lapie pour seize sculptures place Stalingrad et sur le parvis de la gare TGV, Angelo Lembo sur une place à Bezannes… Dernièrement, nous avons mécéné l’exposition « Un monde imparfait », dédiée au photoreporter Gilles Caron, qui devait ouvrir ses portes le 16 décembre dernier au Cellier, à Reims. Malheureusement, personne ne pourra la voir, puisque toutes les institutions culturelles sont fermées en raison de la crise sanitaire. Un film et un livre permettent de garder une trace de cet événement qui a nécessité deux années de préparation par l’association La salle d’attente, et qui nous tient particulièrement à cœur. Cette période est compliquée, voyant nombre de nos projets à l’arrêt, comme les gigantesques fresques murales de vingt-cinq mètres que doit réaliser Florian Schneider à Reims…
Finalement, Prisme rappelle que le mécénat est très actif en province…
Les données statistiques du dernier baromètre d’Admical montrent que le mécénat existe d’abord en régions avant d’être à Paris, et il est alors principalement ancré sur le territoire, là où vivent les entreprises et leurs salariés.
Les chefs d’entreprise participant à Prisme sont-ils eux aussi collectionneurs ?
Oui, beaucoup le sont ou le deviennent. C’est aussi notre rôle que de transmettre cette notion d’aide aux artistes par l’acquisition, une forme d’initiation. Pour ma part, j’ai eu la chance de faire de belles rencontres, comme celles de Gilles Fuchs, le président charismatique de l’Adiaf, de Jacques Rigaud, qui a été président d’Admical de 1980 à 2008, et de tant d’artistes que j’aime. À mon tour, j’accompagne et j’essaie de donner quelques clés pour comprendre et aimer le monde de l’art contemporain. Certains m’étonnent et apprennent très vite.
Cette notion de compagnonnage est-elle également importante dans votre action de mécénat ?
Oui, et au sein de Prisme, nous initions les membres en invitant tous les mois un professionnel du monde de l’art. Cette question de la transmission est essentielle pour notre approche personnelle, mais aussi pour les personnes qui demain prendront la relève de Prisme. L’art est pour moi un véritable moteur pour regarder le monde autrement, pour me ressourcer, mais aussi pour influencer mon travail de création au sein de mon agence de communication. Il y a une phrase de Robert Filliou que j’aime beaucoup et qui me guide : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » On ne pourrait pas vivre dans un monde sans culture et sans artiste. Encore plus aujourd’hui qu’hier.

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