Diagonal, dix ans de réseau

Le 31 octobre 2019, par Sophie Bernard

Berceau de la photographie, la France a vu naître au fil des décennies de nombreuses structures dédiées au médium. Une vingtaine d’entre elles sont regroupées au sein du réseau Diagonal, qui fête ses 10 ans. L’occasion de mieux comprendre cette exception française.

Philippe Durand (né en 1963), Forêt #13, 2016, FNAC, Centre national des arts plastiques (détail).
© CNAP/Crédit photo : Yann Bohac

Quels sont les points communs entre le Centre photographique Rouen-Normandie, le centre d’art Image/Imatge à Orthez, les galeries Le Lieu à Lorient et Le Cri des Lumières à Lunéville ? Tous ces lieux dédiés à la photographie, ainsi que dix-neuf autres, sont membres de Diagonal, un réseau fédérant ainsi vingt-trois structures installées sur dix des treize régions françaises et réparties sur vingt départements. Ses dix ans d’existence sont l’occasion pour ses membres de dresser un bilan et de démontrer que l’union fait la force. Comment ? Par la création d’une manifestation nationale prenant la forme de vingt et une expositions, sous la bannière de «L’engagement». Un thème fort, faisant autant écho à l’actualité qu’aux valeurs qui rassemblent ces structures travaillant à la défense de la photographie. Pour ajouter du piquant, nombre d’œuvres présentées proviennent de la collection du Centre national des arts plastiques (CNAP) : «Le partenariat avec cette instance nationale est une preuve de confiance et comme une forme de reconnaissance du travail de fond, souvent proche du militantisme, mené par ces structures depuis des années, parfois même des décennies», souligne Erick Gudimard, président de Diagonal et directeur du Centre photographique Marseille, ouvert en 2018. De son côté, Pascal Beausse, responsable des collections photographiques du CNAP (15 000 références, comprenant des séries de plusieurs œuvres), explique qu’il n’a pas hésité à répondre favorablement à la demande de Diagonal : «C’est une belle opportunité, car ces acteurs contribuent à animer la scène photographique partout en France tout au long de l’année. Si nous prêtons déjà des œuvres à certains, cette démarche est une première en termes de volume et de couverture géographique.» Au total, plus de 350 pièces et plus de deux cents artistes de cette collection «sans mur», comme aime à le rappeler Pascal Beausse, sont exposées depuis septembre et jusqu’en février 2020 dans toute la France.
 

Denis Darzacq (né en 1961), La Chute 16, 2006, exposition «Le corps est la pesanteur», CACP-Villa Pérochon (Niort), jusqu’au 23 novembre 2
Denis Darzacq (né en 1961), La Chute 16, 2006, exposition «Le corps est la pesanteur», CACP-Villa Pérochon (Niort), jusqu’au 23 novembre 2019. © CNAP/Photo Galerie Vu


Il n’y a pas qu’Arles et Paris !
Né en 2009, sous l’impulsion d’Erick Gudimard et d’une poignée de responsables de lieux répartis sur le territoire, le réseau Diagonal rassemble vingt-trois structures à but non lucratif, qui œuvrent toutes pour la production et la diffusion de la photographie. «Au départ, ce qui nous a réunis, c’était l’éducation à l’image», constate Fred Boucher, membre cofondateur du réseau, à l’origine de l’association Diaphane en 1991, aujourd’hui Pôle photographique en Hauts-de-France. Il a également créé le festival des Photaumnales, dont la 16e édition se tient jusqu’au 5 janvier prochain. Comme l’indique Erika Negrel, secrétaire générale de Diagonal : «Si les missions sont similaires d’une structure à l’autre, en revanche, chacune a sa propre identité, liée à son histoire et à la spécificité de son implantation géographique. Et, bien sûr, chacune est maîtresse de sa programmation.» Pour intégrer le réseau, qui se réunit deux à trois par an, il faut être parrainé et recueillir l’approbation des autres membres par un vote. La cotisation (fixée à 1/1 000 du budget de l’année précédente) est proportionnelle aux revenus de chacun, «ce qui est équitable, car les moyens diffèrent d’un lieu à l’autre et certains rencontrent des difficultés financières», commente Erika Negrel. Installées en centre-ville, dans des quartiers défavorisés ou en milieu rural, ces entités, dont le fonctionnement est assuré à plus de 90 % par des aides publiques, témoignent d’une spécificité française n’ayant pas d’équivalent en Europe ni dans le monde : la très grande densité des centres photographiques sur notre territoire. Il n’y a pas qu’Arles et Paris ! Nées pour la plupart d’initiatives individuelles (de photographes le plus souvent), elles ont le statut d’association ou d’équipement territorial, ce qui explique que certaines soient installées dans des bâtiments patrimoniaux : un arsenal du XVIIIe siècle dessiné par Choderlos de Laclos pour le Carré Amelot à La Rochelle, une ancienne prison pour le centre d’art GwinZegal à Guingamp, la graineterie d’une ferme briarde pour le Centre photographique d’Ile-de-France à Pontault-Combault, ou encore un hôtel particulier de la Renaissance classé monument historique pour le centre Fontfreyde, à Clermont-Ferrand… Pourquoi se regrouper ? Que ce soit Erick Gudimard, Fred Boucher ou Arnaud Lévénès, directeur de La Capsule/Résidence création photos au Bourget (née il y a dix ans et située dans l’enceinte du centre culturel André-Malraux, disposant d’une galerie d’exposition de 120 mètres carrés), qui vient d’intégrer Diagonal, chacun répond spontanément : «Cela nous offre la possibilité de dialoguer les uns avec les autres et ainsi de sortir de notre isolement.» Le second ajoute : «Étant seul dans ma structure, ces échanges sont précieux et je bénéficie de l’expérience des autres.» Les trois s’accordent également pour dire qu’appartenir à Diagonal leur donne plus de poids face aux interlocuteurs qui financent leurs structures : Ville, Département, Région ou Direction régionale des affaires culturelles et autres émanations du ministère de la Culture. «Tous font actuellement face aux mêmes problématiques, notamment à l’érosion des budgets de fonctionnement», précise Erika Negrel.

 

Sarah Charlesworth (1947-2013), Trial by Fire, 1992-1993, FNAC, Centre national des arts plastiques.
Sarah Charlesworth (1947-2013), Trial by Fire, 1992-1993, FNAC, Centre national des arts plastiques.© DR/CNAP/Crédit photo : galerie Philippe Rizzo


Mutualiser les ressources
Autre point fondamental pour ces structures à taille variable, comptant entre un et sept salariés, auxquels s’ajoutent de nombreux bénévoles (plus de trois cents recensés en 2018 par Diagonal) : elles peuvent mutualiser leurs ressources et rendre financièrement viables certains projets ambitieux, expositions, éditions de livres ou dispositifs pédagogiques. Par exemple, l’exposition dédiée à Stephen Shames, inaugurée à la maison Robert-Doisneau à Gentilly, a ensuite circulé à La Chambre à Strasbourg puis au Graph-CMI à Carcassonne. «Le fait d’être regroupés permet de faire rayonner notre travail et celui des photographes au-delà de notre région, et j’espère même prochainement à l’étranger», se réjouit Arnaud Lévénès. C’est là l’un des chantiers auxquels le réseau travaille : répertorier des structures équivalentes en Europe pour inviter les membres à nouer des partenariats. Dans les faits, intégrer Diagonal signifie également être soutenu par le ministère de la Culture, via la Direction générale de la création artistique (DGCA), qui accompagne financièrement sa construction : «Par ricochet, nous aidons les artistes, car ces structures contribuent activement à l’écosystème de la photographie et participent aussi à faire vivre les auteurs. Autre point positif : le fait d’avoir un unique interlocuteur facilite le dialogue et les échanges», confie Marion Hislen, déléguée à la photographie à la DGCA. Il faut dire que les chiffres sont éloquents : à eux seuls, en 2018, les «vingt-trois» ont présenté 306 expositions (et 520 auteurs) et accueilli soixante-dix-sept artistes en résidence. Côté fréquentation, le succès est bien là : au total, près de 600 000 visiteurs dont 38 300 scolaires l’année dernière. «Aucun festival photo en France ne fait aussi bien», note Erick Gudimard. Au-delà de la partie visible de l’iceberg, Diagonal, «c’est aussi un travail de fond mené collectivement sur des questions juridiques et administratives pour l’établissement d’une charte de bonne conduite. À terme, l’objectif est de proposer une sorte de guide pratique, concernant notamment l’épineuse question des droits d’auteur, auquel les adhérents pourront se référer», conclut Erika Negrel. Ces valeurs et cette philosophie qui relient les membres s’expriment au grand jour dans la manifestation nationale «L’engagement», un rendez-vous en passe de devenir triennal sur un autre thème.

 

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