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Deux bronzes d’escrimeuses de Germaine Richier font mouche

Publié le , par Marielle Brie
Vente le 09 décembre 2022 - 14:00 (CET) - Salle 9 - Hôtel Drouot - 75009

Germaine Richier est la première femme sculpteur à connaître une reconnaissance internationale. Ces escrimeuses représentent le moment charnière d’un parcours artistique marqué par l’influence de Rodin et de Bourdelle.

Germaine Richier (1904-1959), L’Escrimeuse avec masque et L’Escrimeuse, 1943, deux... Deux bronzes d’escrimeuses de Germaine Richier font mouche
Germaine Richier (1904-1959), L’Escrimeuse avec masque et L’Escrimeuse, 1943, deux épreuves en bronze à patine brun-vert, signées et numérotées 4/6, Susse fondeur, 101 70 33,5 cm et 101 68,5 35,5 cm. Estimation : 250 000/300 000 

Quelques secondes avant l’estoc, deux corps en tension portent un coup double à la représentation humaine, le cœur de la recherche artistique de la sculptrice Germaine Richier (1902-1959). D’un côté, L’Escrimeuse avec masque dissimule son visage sous son casque, facetté comme l’œil d’un insecte. Entre humanité et monstruosité, un unique et petit ove de cyclope foudroie une adversaire qu’elle regarde de biais. Toute cuirassée et fleuret en main, sa garde agressive précède de peu l’assaut. Les coutures du vêtement, indiquées comme des lignes directrices, transforment les plis en plaques, le corps en un exosquelette souple et nerveux, modelé à la main dans l’argile puis transcrit dans le bronze. Cette puissance visuelle donnée au corps par les méthodes sculpturales de Germaine Richier sert sa considération de la figure humaine. Oscillant entre des êtres hybrides inquiétants et des formes héritées de la sculpture classique, l'ancienne élève d’Antoine Bourdelle s’inscrit aussi dans le sillage de Rodin.
Prémices d'une sculpture agitée
L’Escrimeuse lui emprunte une expressivité moderne, expressionniste, avec cette manière unique qu’a Richier d’entremêler canons de la sculpture classique et abstraction moderne. La garde précise et solide n’a rien à envier à sa compagne masquée. Mais son visage découvert et sa nudité exposent sa vulnérabilité. La puissante musculature classique n’égale pas la combativité de L’Escrimeuse avec masque et trahit la faible pugnacité de cette parèdre désarmée. La première est encore statique, mais son buste légèrement penché en avant se prépare au déséquilibre du mouvement rapide de l’attaque. La seconde, pourtant dans une position similaire, évoque davantage le modèle de la sculptrice, patient et soucieux de tenir le réalisme de sa pose. Richier ne fait pas de l’adrénaline le sujet de L’Escrimeuse. Et c’est comme pour le souligner que le visage alerte, au profil antique, est soigné, révélant pourtant de face une difformité entre impressionnisme et expressionnisme. Les deux escrimeuses de Germaine Richier sont les articulations d’une période de transition, l’une encore étoffée des leçons réalistes de ses maîtres, l’autre aux prémices d’une sculpture agitée, nouvelle et personnelle. Richier est à Zurich lorsqu’elle sculpte ces deux œuvres en 1943. Restée toute sa vie fidèle à la représentation humaine, elle ne cède rien à la précision des corps dans l’espace. Pour ce sujet, elle demande conseil à un professeur d’escrime de l’université de Zurich. La réalité sert d’aplomb au développement de plus en plus abstrait de son art. Peu à peu, ses formes humaines s’atrophient et se fondent en des figures hybrides inquiétantes ; leurs gestes se font plus amples et parfois contraints. Le mouvement des escrimeuses n’est pas encore empêché, mais saisi dans la retenue impatiente qui le précède. Dans le catalogue consacré en 2006 par la collection Peggy Guggenheim à l’œuvre de Germaine Richier, Françoise Guiter, nièce de l’artiste, rapporte les propos de sa tante : « Je ne cherche pas à reproduire un mouvement, disait-elle, je cherche plutôt à y faire penser. Mes statues doivent donner à la fois l’impression qu’elles sont immobiles et qu’elles vont remuer. » À partir de sa formation artistique et des influences de son cercle amical, Richier forgea durant les courtes années de sa carrière un style complexe. La liberté la menant parmi plusieurs courants, elle se fit inclassable, ce qui lui valut d’être quelque temps négligée par la postérité.

 

 

 


Une figure hors norme
Née à Grans, dans les Bouches-du-Rhône, Germaine Richier entre en 1920 à l’école des beaux-arts de Montpellier, où elle étudie successivement le dessin, l’histoire de l’art puis la sculpture auprès de Louis-Jacques Guigues, ancien praticien de Rodin. À la fin de ses études, en 1926, elle rejoint Paris, où elle devient la seule élève particulière de Bourdelle. Il lui fait découvrir le modelage d’après modèle vivant et marque profondément la sculptrice, autant par son influence technique que par le sincère attachement qui les lie l’un à l’autre. Jusqu’à la mort du maître en 1929, elle rencontre à l’atelier plusieurs personnalités de la scène artistique parisienne dont Alberto Giacometti et Otto Bänninger, qu’elle épouse en décembre 1929. Installée dans son propre espace, Richier connaît un certain succès. Elle se fait le mentor de César Baldaccini et reçoit en 1936 le prix Blumenthal pour son buste Loretto I. Ces années sont déjà celles de l’expérimentation des possibilités expressives du corps. Elle expose à Paris, Bruxelles ou New York et, après ses journées de travail à l’atelier, rejoint ses amis à La Coupole. Parmi eux : Marino Marini, Fritz Wotruba ou les frères Giacometti. Lorsque la guerre éclate, elle et son mari se réfugient à Zurich, où se reconstitue bon an mal an une partie de la communauté artistique parisienne. C’est à cette époque qu’elle bouscule sa manière classique et la pousse dans des retranchements, faits de bronze tactile et acéré. En 1940, Le Crapaud esquisse les grandes lignes de ce tournant, puis Les Escrimeuses orientent assurément Richier vers une esthétique tourmentée, parfois rapprochée de l’existentialisme. Son travail sur ces figures décharnées, antérieur de quelques années à celui d’Alberto Giacometti, offre une idée de la résonance et de l’influence de son œuvre dans l’Europe d’après-guerre. D’ailleurs, le musée d’Art moderne de Paris lui consacre en 1956 une rétrospective de son vivant : un honneur exceptionnel auquel n’aura pas droit Alberto.

vendredi 09 décembre 2022 - 14:00 (CET) - Live
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