Deux « Van Gogh » disputés à Bruxelles

Le 23 octobre 2020, par Vincent Noce

Proposés aux enchères dans la capitale belge comme des œuvres du peintre, deux portraits de campagnard sont restés invendus, le jeudi 22 octobre. Aucun n’était accepté par le musée Van Gogh.

Le grand buste de berger (67 x 52 cm) vendu le 22 octobre à Bruxelles.

Le 22 octobre, la salle de ventes bruxelloise Ferraton-Damien Voglaire a mis aux enchères deux portraits présentés comme peints par Vincent Van Gogh à ses débuts dans la campagne hollandaise, en 1884 et 1885. Aucun n’a été vendu.
Une Tête de paysanne était proposée pour 400 000 à 600 000 € et un Buste de berger, signé "Vincent", pour 3 à 5 M€. Le catalogue évoquait un "certificat d’étude scientifique" de ce dernier tableau produit par le laboratoire d’Erhard Jägers, établi à Bornheim, près de Cologne. Daté du 6 juillet 2012, celui-ci concluait qu’ "aucun élément ne contredisait l’attribution à Van Gogh". "Le vrai sujet, nous a déclaré un porte-parole du commissaire-priseur, après cet échec de la vente, reste l’omnipotence du musée Van Gogh", qui a pu décourager les amateurs en dépit des éléments prouvant, selon lui, l’authenticité.
En effet, aucun des deux tableaux n’a été reconnu par le musée qui fait autorité sur l’œuvre de l'artiste. On ne retrouve pas la figure de paysanne au catalogue raisonné du peintre et elle n’a pas été soumise au musée d’Amsterdam, qui se dit toujours prêt à l’examiner s’il était sollicité.  En revanche, l'institution a rejeté par deux fois l’image supposée d’un berger hirsute et moustachu, aussi appelé L’homme au chapeau, ce qui a même fait l’objet d’un procès.

Contestation
Le catalogue n’en faisait pas état, mais "il est de notoriété publique, nous a déclaré un de ses porte-parole, que le musée Van Gogh a exprimé une opinion négative sur ce tableau en 2001 et 2008, qui a été confortée par le jugement rendu par le tribunal d’Amsterdam en 2010". Le musée a demandé que son avis soit ajouté à la notice sur le site de la maison de ventes.
L’expert-marchand, qui dit l’avoir acquis à Amsterdam en 1998 pour 275 florins (moins de 200 € d’aujourd’hui), avait exigé du musée qu’il rouvre ses recherches sur cette œuvre au vu de nouveaux éléments, en compagnie d’un autre tableau qu’il pensait aussi être de l’artiste, appelé La Glaneuse. "Le musée Van Gogh est la seule autorité sur son œuvre, faisait-il observer dans son assignation, sans son approbation, un tableau ne sera pas reconnu comme un ‘Van Gogh’ par le monde de l’art." L’accusant "d’abus de pouvoir", il lui reprochait de l’avoir mis dans une situation financière critique et de l’avoir soumis à une "souffrance mentale" dans une longue épreuve pour obtenir la reconnaissance de cette Tête de berger et de sa Glaneuse, dont il s’est défait depuis.

Signature
Son propriétaire en veut au musée d’avoir récusé l’authenticité du Berger au vu de photographies, "sans recherche sérieuse" selon lui. La composition ayant été rejetée une première fois en 2001 – "au vu d’éléments stylistiques" qui paraissaient au musée suffisamment évidents –, il est revenu à la charge après avoir obtenu un avis de ce laboratoire allemand, selon lequel la signature aurait été apposée juste après la peinture, au XIXe siècle. Le point est important car les imitations de la signature de l'artiste n’ont pu naître qu’une quinzaine d’années après sa mort, au bas mot, lorsque son œuvre a commencé à être reconnu et à gagner de la valeur grâce à l’action de sa belle-sœur et de marchands d’avant-garde comme Paul Cassirer.
Le détenteur du tableau fit aussi valoir qu’il l'avait fait nettoyer et que la couleur de la veste, qui avait virée au vert sombre visible sur la photographie, était du bleu de Prusse, comme pouvait en user Van Gogh. Cette précision cependant ne lève pas les incertitudes sur l’auteur dans la mesure où celui-ci disposait par son frère Théo des tubes courants du commerce, qui se retrouvaient chez tous ses confrères… Cette personne s'appuyait également sur une citation d’un courrier d’octobre 1884, dans lequel Vincent disait avoir peint un berger, comme point de départ d’une série de têtes. Ce renseignement lui avait été fourni par Benoit Landais, qui était l’expert de la vente de Bruxelles. Celui-ci nous a expliqué avoir eu dès le départ "la conviction que la peinture devait être de Van Gogh, avant de retrouver cette référence" dans une lettre à Théo, qui lui est apparue comme une "preuve absolue" de son intuition première. Mais aucun de ces arguments n’a convaincu les experts du musée, pour lesquels cette citation épistolaire se rapporterait en fait à une autre œuvre : un homme en pied, qui apparaît à l'examen sur une toile que l’artiste a réutilisée pour peindre une nature morte.

Les aventures de la glaneuse
Le cas de La Glaneuse semble plus compliqué, car elle apparaissait dans le catalogue raisonné de J.-B. de La Faille dans ses deux premières éditions, de 1928 et 1930. Son authenticité a cependant été récusée par l’Institut d’histoire de l’art d’Utrecht, qui l’a examinée en 1958, considérant que "ni la palette, ni le toucher ne correspondent aux créations de Van Gogh à La Haye, dans le Brabant ou en Drenthe. Aucune peinture, aucune étude, aucun dessin ne peuvent en être rapprochés. La signature a été ajoutée plus tard, dans un ton cramoisi. Tout plaide en fait contre l’hypothèse d’un tableau de Van Gogh." Dans la troisième édition du même catalogue raisonné, en 1970, la Glaneuse a été reléguée au chapitre des tableaux "rejetés", la signature étant considérée comme fausse, à l’instar ultérieurement de celle du Berger.
Sollicité en 2001, le musée Van Gogh, a confirmé l’opinion négative émise en 1958, notant que la signature, "ni dans sa forme ni dans son coloris", n’était fidèle à celle de l'artiste. Néanmoins, en 2006, Erhard Jägers, le même expert qui a apporté sa caution à La Tête de berger, jugeait que le paraphe, dans les deux cas, pouvait bien être contemporain de Van Gogh. La propriétaire a fait parvenir cet avis au musée, ainsi que les éléments historiographiques recueillis par Benoit Landais. En vain.

Procès
Dépité, le marchand s’est finalement tourné vers le tribunal pour réclamer "la réinscription de La Glaneuse au catalogue raisonné, ou, à défaut, son réexamen, ainsi que la reprise des études sur L'Homme au chapeau", en exigeant d’être associé aux recherches du musée. La cour lui a donné tort en tous points, réaffirmant "la liberté d’opinion et d’expression" des experts. Elle ne voit aucune "négligence", et encore moins "d’abus de pouvoir", dans le comportement du musée, qui "ne disposait d’aucun élément historique ou scientifique" justifiant une telle demande, et qui a le plein droit de "forger son propre jugement " comme il l’entend. Les magistrats ont jugé impossible de "le contraindre à reprendre une recherche parce que des experts auraient émis un avis opposé". Le requérant n’a non plus aucun droit de "dicter la conduite de ses recherches" en réclamant d’y être associé. Le musée n’a donc "violé aucune de ses obligations", professionnelles ou légales.
Quel que soit l’avis que chacun peut nourrir sur les œuvres en question, cette protection de la liberté de la recherche, qui rejoint d’autres décisions en Europe – comme celle de la Cour de cassation de 2014 à propos de l’expertise d’un Metzinger –, semble cruciale pour les spécialistes et pour les ayants droit qui ont à cœur de défendre l’héritage des artistes.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne