Des vitraux retirés in extremis d’une vente par l’État.

Le 18 février 2021, par Vincent Noce

L’Etat s’apprête de nouveau à saisir des biens sacrés, retirés à la dernière minute d’une vente à Drouot.

France, vers 1140-1144. Deux moines veillant le corps de saint Benoît, vitrail, 44,4 31,3 cm (détail). Photo Pierre Bergé & Associés

Le retrait forcé de deux vitraux issus de l’abbatiale de Saint-Denis d’une vente de la maison Pierre Bergé, à Drouot le 27 janvier, illustre la morgue du ministère de la Culture à l’égard du marché de l’art – tout en trahissant un certain mépris pour l’histoire de notre patrimoine. L’avant-veille de la mise aux enchères, le commissaire-priseur a reçu un mail exigeant le retrait de ces deux pièces, au motif qu’elles pourraient appartenir à l’État. Le ministère avait pourtant été averti trois mois et demi plus tôt par les organisateurs de la vente de demandes de certificats d’exportation. Comme le fait observer le président de la maison Bergé, Antoine Godeau, ils n’ont donc pas le temps de se retourner pour élaborer une réponse. La vente est sabotée, quelle que soit l’issue à attendre de la procédure lancée par le ministère.
Révélation
Un vitrail représentant les Rois mages est estimé 200 000/300 000 € et le second, figurant le corps de saint Benoît veillé par deux moines, 300 000/400 000 €. Dans son message, Isabelle Chave, du service du patrimoine, ayant « pris connaissance du catalogue » – délivré quatre semaines plus tôt –, écrit que « les recherches menées par les spécialistes français du vitrail médiéval ont conduit à les identifier très exactement comme provenant de deux verrières, datées vers 1145, du déambulatoire de la basilique de Saint-Denis ». Ainsi est présentée comme une révélation ce qu’a rédigé en toutes lettres dans la notice l’experte de la vente, Laurence Fligny. Le ministère affirme que leur présence à la cathédrale « est attestée juste avant le démontage en totalité des verrières du déambulatoire, en septembre 1799, et leur dépôt au Musée des monuments français. Ces vitraux sont ensuite rapportés dans les réserves de la basilique Saint-Denis à la fermeture du musée (24 avril 1816). Les deux panneaux, qui faisaient partie du domaine public de l’État, sont, à ce titre, imprescriptibles et inaliénables ». Même si l’administration n’est pas à même de produire d’élément probant, il revient au vendeur de « fournir la preuve de leur provenance licite », faute de quoi ses biens seront saisis.

 

France, vers 1150. L’Adoration des Mages, vitrail, 44,7 x 27,9 cm (détail). Photo Pierre Bergé & Associés
France, vers 1150. L’Adoration des Mages, vitrail, 44,7 27,9 cm (détail). Photo Pierre Bergé & Associés


Théologie de la lumière
Ces ouvrages d’art sont les précieux héritages de la toute première basilique de style gothique. D’une taille inhabituelle pour l’époque, ils étaient parmi les premiers vitraux en couleurs du Moyen Âge. Comme l’abbé Suger le rapporta dans ses mémoires, ne reculant pas devant la dépense, il fit appel pour les peindre à « de nombreux maîtres de diverses nations ». La théologie de la lumière – « merveilleuse et continuelle », qui « conduit vers le haut » – est en effet au cœur de son programme. Louis Grodecki, le grand spécialiste de cette iconographie, a souligné leur « place centrale dans l’architecture gothique ». Émile Mâle y percevait le fondement du symbolisme dans l’art français, faisant « de toute forme le vêtement de la pensée ».

Inventaire
Comme dans d’autres cas similaires, le ministère se fonde sur la « mise à la disposition de la nation » des biens religieux, édictée en 1789. Or, dans la lettre motivant le refus des certificats d’exportation, le chef du service du patrimoine, Jean-Michel Loyer-Hascoët, affirme que la présence de ces vitraux dans l’église « est attestée vers 1794-1795 par les dessins d’un carnet de croquis de l’architecte Charles Percier, copié ensuite sur calque par l’architecte de la basilique François Debret », ainsi que dans L’Inventaire général des richesses d’art de la France de 1897, parmi les verrières qui ont fait l’aller-retour entre l’abbatiale et le Musée des monuments français. Dans sa réponse, la maison Bergé fait remarquer que les deux vitraux n’apparaissent nulle part sur cet inventaire, pas plus que sur les dessins tracés par Percier après le saccage de la nécropole royale, en 1793. Le ministère a maintenu sa demande de retrait.

Limoges, vers 1230/1250 pour les plaques, troisième quart du XIXe siècle pour le pied et les charnières. Navette à encens sur piédouche en
Limoges, vers 1230/1250 pour les plaques, troisième quart du XIXe siècle pour le pied et les charnières. Navette à encens sur piédouche en cuivre champlevé, émaillé, gravé et doré, 5,4 18,1 12 cm. Photo Pierre Bergé & Associés


Ventes du musée
Dans son courrier, ce responsable mentionne l’étude de Michael W. Cothren dans The Art Bulletin de 1986. Il aurait pu aussi bien citer le préambule, soulignant « l’histoire complexe » de ces « vitraux à la conception révolutionnaire, dont ne subsistent in situ que d’épars rescapés ». Dans sa communication à la Société nationale des antiquaires de 1952, Grodecki avait relevé que certains avaient été remplacés dès le XIIIe siècle. Pour le médiéviste américain, « l’essentiel a survécu à la Révolution française. Mais, en 1799, Alexandre Lenoir se les est appropriés pour son Musée des monuments français. Une partie a été détruite dans le transport. D’autres ont été vendus par Lenoir et son verrier restaurateur, Tailleur », en « collusion avec les marchands ». En 1807, un journal dénonçait ainsi une transaction avec « un prince allemand ». Autant dire que ces disparitions ne sont pas documentées. Or, « ce sont ces vitraux qui se retrouvent aujourd’hui dispersés dans les collections en Europe et aux États-Unis. » Michael Cothren a ainsi retrouvé le songe des Rois mages dans la chapelle du château de Raby, en Angleterre, et authentifié une fuite en Égypte au Glencairn Museum de Pennsylvanie. Il rappelle aussi la vente à Drouot, le 10 juin 1932, dans la collection Savadjian, d’un panneau représentant les trois suivantes de Marie. Il a disparu depuis, mais la bibliothèque du Metropolitan Museum en conserve des photographies prises par l’antiquaire Lucien Demotte, qui en avait été l’adjudicataire. Au Royaume-Uni, il signale d’autres compositions et fragments de bordure, aux Victoria and Albert Museum, musées de York et de Glasgow (don du collectionneur William Burrell d’un achat à Paris, chez Arnold Seligmann, en 1923), mais encore dans deux églises, une mairie… Grodecki a identifié dans les réserves trois découpes de feuillages au Met et un panneau au musée de Lyon – affreusement restauré, tout comme un exemplaire du musée de Turin. La réception des Rois mages par Hérode se trouve au dépôt des Monuments historiques, à Champs-sur-Marne, et Cluny tient en réserve l’ascension de saint Benoît. Ces deux vitraux ont été achetés en 1958 à la galerie Brimo de Laroussilhe par l’État et par ce musée – mettant en relief l’inégalité de traitement dont se retrouve victime le propriétaire des œuvres retirées de Drouot. L’État apparaît ainsi comme le premier responsable des pertes causées au patrimoine. Louis Grodecki ne trouvait pas de mots pour stigmatiser la « destruction quasi totale » des vitraux rescapés de la cathédrale. Lenoir « les fit restaurer – très mal, en les complétant abusivement », pour les remonter en « inventions fantaisistes » dans les salles de son musée. Renvoyés à Saint-Denis en 1818, ils subirent une nouvelle « restauration maladroite et présentation absurde », de François Debret, « qui mélangea des fragments de provenance variée pour constituer des “éléments décoratifs”». Plusieurs ont encore été démontés et repris, entre autres par Viollet-le-Duc. Si bien que, en ajoutant leur état de « corrosion avancée », fait observer Michael Cothren, « il y a désormais davantage de vitraux d’époque mieux préservés hors de l’église que dans ses murs ».
Insécurité
L’action du service du patrimoine, qui suscite l’incompréhension au sein même des musées, est loin d’être isolée. La Gazette a commenté la saisie d’un pleurant d’un tombeau de Bourgogne (voir l'article Le Conseil d'Etat ouvre la voie à une saisie du pleurant de la Gazette 2018 n° 26 page 27 et Le retour du pleurant : la France en procès à Strasbourg de la Gazette 2020 n° 32 page 168) et d’un fragment du jubé de Chartres, objets de longues procédures aboutissant à la Cour européenne des droits de l’homme (voir l'article 
Jubé de Chartres, le Conseil d’État a tranché de la Gazette 2020 n° 41 page 18). D’autres cas de moindre notoriété sont plus rapidement expédiés, comme celui des manuscrits du Mont-Saint-Michel, revendiqués en 2018 dans l’Orne. Une avanie similaire est survenue à la maison Bergé à Drouot le 18 décembre 2019, à propos d’une navette, composée de plaques en émail champlevé, provenant de la châsse reliquaire de Saint-Viance. Le marchand à la retraite qui la possède a pu prouver l’avoir achetée à Drouot en 1982, sans que l’État ne se manifestât. Il lui a été répondu que ces objets liturgiques étant de toute façon propriétés de la commune depuis 1801, année concordataire, ils font sans discussion partie du domaine public.

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