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Des secrets d'alchimistes sous le marteau

Le 28 novembre 2019, par Anne Doridou-Heim

Les manuscrits renferment les secrets des alchimistes. Avec les siens, Gonzague de Marliave a de l’or entre les mains, la transmutation est pour demain par le biais des enchères !

Des secrets d'alchimistes sous le marteau
Manuscrit, copie moderne du Cabbala Mineralis de Siméon Ben Cantara, in-folio, 10 planches dépliantes de dessins originaux aquarellés, reliure maroquin rouge.
Estimation : 2 000/5 000 

Dans la préface du catalogue de vente de sa collection, digne d’un texte de vieux grimoire et introduite par son ex-libris, Gonzague de Marliave lance un avertissement au «Connaisseur» qui va s’y intéresser. Il le prévient, attention «rien n’est anodin» ! Comment cela pourrait-il en être autrement lorsque le sujet traité est l’alchimie, cette science occulte dont l’origine se perd dans la nuit des temps et dont le but ultime n’est rien d’autre que la découverte de la pierre philosophale permettant de changer les métaux vils en métaux nobles, en or de préférence ? Au milieu d’une centaine d’ouvrages, la grande majorité imprimés, se sont glissés des manuscrits soigneusement choisis, car transcrivant des textes anciens essentiels des plus grands noms et les illustrant.
Le Grand Œuvre
Aux premiers jours était la matière, plus exactement le soufre et le mercure, deux de ses éléments constitutifs ; ensuite est venu le sel. Pour le profane, l’alchimie, c’est d’abord le passage d’un métal vers un autre, par une pratique nommée «la transmutation». Magie ou démarche scientifique ? Voilà en tout cas posé le Grand Œuvre, soit le but ultime de tout alchimiste. Une véritable école de la patience impliquant de nombreuses opérations, racontées ici par différents documents, tous passionnants et apportant chacun leur petite étincelle… C’est le cas des notes manuscrites, notamment celles sur une quarantaine de pages, datées de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle, proposant une description précise du fourneau philosophique de Rhenanus (3 000/3 500 €). Certaines délivrent des recettes, dans un ouvrage de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle apportant les solutions pour obtenir de l’eau hermétique et de l’or potable (1 500/2 000 €), se voyant dans un autre illustrées par treize dessins réunis en un volume, copies modernes d’originaux anciens (2 500/3 000 €). Les charlatans n’avaient pas autant de persistance : en faisant croire à l’existence miraculeuse de la pierre philosophale, le fameux catalyseur par lequel d’un simple contact le plomb se transforme en or, ils ont desservi une science souvent assimilée à la magie, à l’occultisme, voire à la sorcellerie. Or, quête spirituelle et travail sont les deux mamelles de tout alchimiste qui se respecte. Voilà qui explique aussi la bienveillance de la religion catholique pour cette science, pourtant prompte à envoyer d’autres sociétés au bûcher. Quelques figures d’adeptes célèbres sont conviées, celles de Nicolas Flamel, bien sûr (voir encadré, page 21), de Pierre-Jean Fabre (1588-1658), ou encore de George Ripley, chanoine de Bridlington qui vécut au XVe siècle, auteur de plus de vingt-cinq ouvrages alchimiques, la plupart demeurés à l’état de manuscrits. Ayant percé le secret de la transmutation, ce dernier acquit une grande renommée ; l’on raconte même qu’il aurait offert la somme considérable de 100 000 livres d’or pour aider les chevaliers de Saint-Jean à défendre Rhodes des Turcs (3 000/4 000 € pour un manuscrit en français du XVIIe regroupant plusieurs de ses textes).
Ora et Labora
Avec ces philosophes, la réalité rejoint souvent la légende… apportant un peu plus d’ombre à la discipline. La transmission est essentielle, certains écrits n’ayant pas été imprimés, d’autres, qui circulaient sous le manteau, ayant disparu. De génération en génération, les originaux sont recopiés pour être préservés. Ce sont eux que le collectionneur de cette bibliothèque a cherché à réunir. Deux manuscrits ayant appartenu à Louis-François de Bourbon-Busset (1749-1829), dont l’ex-libris se trouve sur une garde, sont ornés du dessin d’un phénix triomphant dans les flammes, un symbole évident. Proche de Louis XVI, cet alchimiste et franc-maçon échappa à la Révolution en se réfugiant dans son château médiéval de l’Allier, où il installa sa bibliothèque et son laboratoire. L’un des deux ouvrages est une copie sur papier vergé, rédigée d’une écriture parfaitement lisible, de la première traduction française du Propugnaculum alchymiae de Pierre-Jean Fabre publié en 1645. Ce médecin audois spécialiste de la peste, à qui revint la charge de s’occuper de la santé de Louis XIII après le siège de Montauban, crut de bonne foi avoir réussi la transmutation du plomb en argent, le 22 juillet 1627. Sa profession première, qu’il exerce selon les principes spagyriques (bon nombre de médecins furent alchimistes), explique qu’il mena aussi une autre quête : celle de l’élixir de vie, la fameuse panacée qui guérirait tous les maux et permettrait de prolonger la vie humaine. Hélas, ô grand hélas, tel remède n’a pas été trouvé ! En 1636, Fabre dédicace à Gaston d’Orléans, frère du roi, son Abrégé des secrets chymiques, c’est dire sa notoriété. L’alchimie traverse les religions. L’œuvre du rabbin Siméon Ben Cantara en apporte un exemple. Ce personnage dont l’existence n’est pas attestée témoigne néanmoins de l’importance de l’alchimie dans la Kabbale, avec le traité Cabbala Mineralis. Il s’agit d’un texte fort précieux dont seuls deux exemplaires manuscrits du XVIIe siècle sont connus, l’un étant conservé à la British Library. Une copie moderne, illustrée de dix dessins originaux aquarellés, dont certains représentent Dieu créateur du monde, est ici proposée entre 2 000 et 5 000 €. Cette science jette ses derniers feux au XVIIIe, le siècle des Lumières en ayant raison, non sans laisser aux générations futures quelques trouvailles. À chercher l’or, les alchimistes ont fait progresser la chimie et découvert le bain-marie, l’antimoine, l’éthanol, les amalgames, ou encore le traitement du choléra avec du mercure et celui de la syphilis par l’arsenic ; on leur doit aussi la poudre à canon et dans le domaine de l’art, la pâte de porcelaine… Un secret jalousement gardé pendant des siècles par les alchimistes chinois, avant que les Européens ne parviennent à le percer à jour.

 

Le Trésor des Trésors, copie manuscrite de du XVIIIe siècle du Testament alchimique de Nicolas Flamel (1340-1418), 57 pages. Estimation :
Le Trésor des Trésors, copie manuscrite de du XVIIIe siècle du Testament alchimique de Nicolas Flamel (1340-1418), 57 pages. Estimation : 5 000/6 000 

Nicolas Flamel, star bien malgré lui !
La philosophie hermétique européenne présente souvent un visage célèbre, celui de Nicolas Flamel. L’homme vécut entre 1330 environ et 1418. Eh oui, la date de la mort de celui qui aurait découvert l’élixir de la vie éternelle est connue avec certitude ! On peut cependant affirmer qu’il a gagné l’immortalité, tant sa légende ne cesse d’être conviée par la littérature et le cinéma, du Da Vinci Code de Dan Brown aux aventures d’Harry Potter de J.K. Rowling. Quant à son auberge, sise rue de Montmorency, elle est réputée être la plus ancienne maison de Paris devant laquelle chaque jour des touristes du monde entier viennent se faire photographier. Serait-elle construite en pierre philosophale ? Ses qualités d’alchimiste sont nées de son vivant, des recherches qu’il menait dans son échoppe et, surtout, de son énorme fortune acquise dans des circonstances inexpliquées… Il n’en a pas fallu plus. On lui attribue nombre de traités, dont le plus célèbre, Le Livre des figures hiéroglyphiques, date de 1409 et a été publié en 1612. Deux de ses autres textes font partie de la bibliothèque Gonzague de Marliave, recopiés par d’autres plus tardivement. Le manuscrit du Trésor des Trésors provient de l’alchimiste moderne Eugène Canseliet, disciple de Fulcanelli (5 000/6 000 €), celui du Secret de la Pierre des Philosophes expliqué dans les Lavures étant un document a priori jamais édité (2 000/3 000 €). Les deux sont enrichis de dessins ne manquant pas d’humour, à commencer par celui de deux anges soufflant dans une trompette pour réveiller un alchimiste !

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