Des musées ouverts sur le monde

Le 19 juillet 2018, par Anne Doridou-Heim

Riche de son histoire portuaire et consciente de son rôle dans le commerce triangulaire, La Rochelle effectue un devoir de mémoire indispensable et inscrit son offre muséale dans le XXIe siècle.

Ousmane Sow (1935-2016), Toussaint Louverture (1743-1803), bronze, cour du musée du Nouveau Monde, La Rochelle.
© J. Chauvet

Le lancement de l’exposition Guillaumet, manifestation d’envergure labellisée d’intérêt national, invite à parcourir les salles des musées des beaux-arts et du Nouveau Monde de La Rochelle en compagnie d’Annick Notter, leur directrice depuis janvier 2008. La rénovation du premier est à l’étude depuis plusieurs années : l’intégralité de l’hôtel de Crussol d’Uzès a enfin été récupérée, fin 2017, après le départ d’une antenne de la Police nationale installée dans la cour. En 2014, un premier projet muséographique était validé, et un appel d’offres lancé trois ans plus tard pour réaliser la première tranche du chantier : création d’un nouvel accueil, d’un ascenseur et de salles pédagogiques. Dans le cadre de cette étude, des sondages ont révélé des défauts structurels et l’urgence de réaliser des travaux de consolidation. La municipalité a donc décidé, le 8 juin dernier, de fermer le musée des beaux-arts, en vertu du principe de précaution. Elle a néanmoins maintenu au rez-de-chaussée l’exposition «L’Algérie de Gustave Guillaumet», un projet ambitieux et de longue haleine, mené conjointement par la ville et les musées des beaux-arts de Limoges et de la Piscine de Roubaix – où elle fera ensuite escale. Il aurait été difficile d’annuler la première rétrospective du peintre organisée depuis 1899, bénéficiant de prêts exceptionnels – des descendants de Guillaumet et du musée d’Orsay –, dont notamment l’une de ses œuvres emblématiques : La Famine en Algérie, du musée Cirta de Constantine  la veuve de l’artiste en avait fait don à l’ancien musée municipal d’Alger. Grâce à la plateforme Dartagnans, des fonds ont été récoltés pour la restaurer. Annick Notter insiste sur une «vision unique de l’Algérie du temps de la colonisation française par un homme parti avec la volonté de devenir un grand peintre d’histoire et qui, confronté à l’Algérie et à sa vérité, abandonnera vite l’allégorie pour livrer au public français un premier témoignage». Elle confie que l’auteur de cette œuvre, certes, «n’est pas un politique, mais a une vraie empathie pour la population algérienne et veut alerter sur sa situation catastrophique». La Famine en Algérie est présentée au Salon de 1869. Le tableau, d’une brûlante actualité, est très mal perçu par l’opinion. Avec les Scènes des massacres de Scio de Delacroix, l’âme révolutionnaire française avait été touchée par le désir d’indépendance des Grecs. Mais reconnaître que l’Algérie, partie intégrante du territoire national, connaisse alors une famine épouvantable est une tout autre chose.
 

Gustave Guillaumet (1840-1887), Laghouat, Sahara algérien, 1879, huile sur toile, 123 x 180 cm, musée d’Orsay.
Gustave Guillaumet (1840-1887), Laghouat, Sahara algérien, 1879, huile sur toile, 123 x 180 cm, musée d’Orsay.© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay)/Hervé Lewandowski

le millet algérien
Cet échec signe la fin de ses tentatives de peinture d’histoire et, l’année suivante, c’est avec Le Désert qu’il revient au Salon. Un tableau du vide, que seul Théophile Gautier trouve sublime. En revanche, Le Labour en Algérie conquiert les critiques, qui voient en Guillaumet le Millet algérien. Le paysage et les scènes de la vie ordinaire deviennent son credo. Laissant ses contemporains aux fantasmes du harem, il est l’un des premiers à pénétrer dans des intérieurs arabes, saisissant les femmes dans leurs tâches quotidiennes. Le désert l’attire comme un aimant, mais il lui faudra plusieurs incursions dans les oasis pour parvenir à apprivoiser sa lumière particulière. Laghouat, Sahara algérien signe cette réussite. La scène est enveloppée dans une brume de chaleur et les femmes, sculptées par le soleil. En soixante-dix œuvres, l’exposition traverse ainsi une carrière exigeante essentiellement, consacrée à l’Algérie. L’objectif avoué de la conservatrice est aujourd’hui de réaliser un grand musée d’art et d’histoire établissant une véritable connexion avec le musée du Nouveau Monde, et d’exposer les riches collections historiques d’arts décoratifs et extrême-orientales du musée d’Orbigny – fermé depuis 2012. «Les collections reflètent l’histoire de la ville, elles doivent être un socle», insiste-t-elle. Le musée des beaux-arts pourrait ainsi présenter la période préhistorique – l’implantation de la ville remontant au Néolithique tardif –, celle du Moyen Âge au travers de ses collections lapidaires puis l’époque moderne, avec le point fort et fondateur : le siège de 1627-1628, un événement ancré dans le cœur des Rochelais. À partir de cet acte de résistance débuterait un parcours chronologique narratif avec des sections plus pointues, illustrant la Réforme, la franc-maçonnerie, l’Extrême-Orient, la faïence… Et, dans un désir ultime, Annick Notter imagine le percement d’un tunnel qui relierait les deux musées, comme une passerelle évoquant la traversée de l’Atlantique pour rejoindre le Nouveau Monde, où seraient déployées les collections du XVIIIe siècle. Une véritable mise en valeur du patrimoine de la ville. La conservatrice est consciente de l’ambition du projet et de la part de rêve qui est la sienne : mais serait-on parti à la conquête des océans si l’on n’avait pas rêvé ? Face au musée des beaux-arts, celui du Nouveau Monde est un lieu de mémoire essentiel. La Rochelle fut le premier port négrier français, avant que Nantes ne la supplante. Le premier voyage attesté date de 1642 : il y en aura quatre cent trente, qui feront la fortune de la ville. C’est Michel Crépeau, maire de 1971 à sa mort en 1999, qui a voulu ce musée. À l’origine, il le voyait comme celui de la Nouvelle-France, la cité protestante ayant joué un rôle majeur dans la relation atlantique avec le Canada. À cela s’est très rapidement greffée la question des Antilles, et donc de l’esclavage. «La ville est la première à avoir osé en parler, en 1982». Fort de sa volonté et de son pouvoir municipal, l’édile a acheté à la famille Fleuriau – descendante de grands propriétaires s’étant enrichis dans la canne à sucre – son hôtel du XVIIIe siècle et mis à disposition des fonds conséquents, entre 1976 et 1984 – les trois quarts de la collection ayant été été achetés en l’espace de dix ans. Et malgré la difficulté d’intégrer une muséographie moderne dans un décor XVIIIe, l’installation de nombreux panneaux didactiques fonctionne parfaitement.

 

École française de la première moitié du XVIIIe siècle, Portrait de Marie-Anne Grelier avec sa nourrice, 1718, huile sur toile. musée du Nouveau Monde
École française de la première moitié du XVIIIe siècle, Portrait de Marie-Anne Grelier avec sa nourrice, 1718, huile sur toile. musée du Nouveau Monde, La Rochelle.© Max Roy

Tisser du lien
Accueilli par Toussaint Louverture (1743-1803), œuvre commandée à Ousmane Sow en 2014 et inaugurée en mai 2015 en présence de l’artiste, le visiteur effectue un véritable voyage. La figure d’un ancien esclave, révolutionnaire et indépendantiste, réalisée par un sculpteur africain et se dressant dans la cour d’une famille ayant fait fortune en exploitant ses frères : le symbole est puissant. Lors de sa présentation, Jean-François Fountaine, maire de La Rochelle, avait déclaré : «L’esclave debout dans la maison des maîtres ne constitue pas une revanche, mais une réconciliation de la ville avec son histoire». Sur les boiseries et sous les ors, la vie des hommes asservis dans les îles et celle des premiers trappeurs le long des rives du Saint-Laurent est restituée, le don d’un couple franco-américain de près de 1 200 pièces rappelle la présence française dans la Californie de la ruée vers l’or, tandis qu’un ensemble d’héliogravures d’Edward Sheriff Curtis révèle les visages des derniers Indiens des Plaines. Puis c’est encore la perte du Canada, la représentation des «Peaux-Rouges» en Europe au XVIIIe siècle, l’expansion vers l’ouest des Grandes Plaines, le Brésil – grâce à une œuvre iconique de José Conrado Roza (école portugaise du XVIIIe), La Mascarade nuptiale, figurant une parodie de mariage entre nains –, les produits coloniaux et l’abolition de l’esclavage qui sont retracés avec force détails. Une politique d’achats ciblés et de dépôts a enrichi les collections, notamment d’une pièce historique redécouverte par hasard, et dont Annick Notter est assez fière : une arme d’apparat rochelaise, poinçonnée entre 1775 et 1781, offerte par un capitaine de vaisseau au macaye et mafouque de Cabinda – chef d’un royaume du nord de l’Angola – pour le remercier de son soutien lors d’une querelle avec des concurrents bordelais et havrais. Elle témoigne aussi de la rivalité entre les différents armateurs négriers. Les musées de La Rochelle sont ainsi en mouvement. La réalisation de leurs travaux de rénovation sera un nouveau signal fort dans la réconciliation de la ville avec son histoire.

 

À voir
«L’Algérie de Gustave Guillaumet (1840-1887)», musée des beaux-arts de La Rochelle, 28, rue Gargoulleau, tél. : 05 46 41 64 65. 
Jusqu’au 17 septembre 2018.

Musée du Nouveau Monde, 10, rue Fleuriau, tél. : 05 46 41 46 50.
www.larochelle.fr
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