Des livres et l’histoire

Le 13 septembre 2018, par Anne Doridou-Heim

La bibliothèque de l’Assemblée nationale, fille de la Révolution, est gardienne d’un temple du savoir constitué par des esprits encyclopédiques. Ce lieu solennel peu accessible se dévoile ce week-end au public.

Procès-verbal des séances des 16 et 17 janvier 1793, procès de Louis XVI, page du vote des députés de Paris.
© source : bibliothèque de l’assemblée nationale

Confidentielle, la bibliothèque de l’Assemblée nationale abrite dans ses rayonnages bien plus que les discours des parlementaires et autres projets de lois : ce vaisseau de la culture réunit quelques-uns des chefs-d’œuvre littéraires de l’humanité. Visite avec son directeur Patrick Montambault, bibliophile averti, avant l’ouverture des lieux au public les 15 et 16 septembre, pour les Journées du patrimoine : l’occasion d’admirer le plafond peint par Delacroix et de sonder l’immense richesse de ce lieu unique du patrimoine français.
La Paix face à la Guerre
C’est par une loi de 1796 que la création d’une bibliothèque est décidée. En 1835, elle s’installe définitivement dans un bâtiment édifié à partir de 1833 dans l’ancienne cour des remises du Palais-Bourbon, une nef de 42 mètres de long et de 15 mètres de haut conçue par l’architecte Jules de Joly, et pouvant recevoir 70 000 volumes. En septembre 1838, le décor est confié à Eugène Delacroix (1798-1863), qui avait déjà été choisi par Adolphe Thiers pour réaliser celui du Salon du Roi. Galvanisé par l’ampleur de ces «grandes murailles» à décorer, le peintre passera près de dix années à ce qui constitue sa «chapelle Sixtine». Rien de plus ambitieux n’a été accompli en matière de décoration romantique : deux hémicycles en cul-de-four séparés par cinq coupoles, reposant chacune sur quatre pendentifs, illustrent un programme cohérent sur la destination du lieu et la classification des savoirs. À Orphée, porteur d’avenir, enseignant aux Grecs les bienfaits des arts et de la paix, fait face Attila, faiseur de mort, ravageant l’Italie et les arts. Quant aux coupoles, elles illustrent les activités de l’esprit, la Législation, la Théologie, la Poésie, la Philosophie et les Sciences. Ainsi que l’écrit Stéphane Guégan dans Delacroix, peindre contre l’oubli (Flammarion, 2018), «la haute culture se niche dans l’écume d’une violence sans âge». Si la critique est unanime, les députés ne sont pas tous séduits, et les débats sont nombreux. Mais Delacroix, après avoir médité sur cette sentence de Balzac, selon laquelle «la polémique est le piédestal des célébrités», a pu compter sur le soutien indéfectible d’Adolphe Thiers ; à un député s’étonnant de l’allure du cheval d’Attila, il répliqua : «Vous voulez donc avoir vu le cheval d’Attila ?» Fin de séance. Aujourd’hui, ce sont toujours 70 000 volumes qui sont abrités dans ce long vaisseau aux voûtes peintes mais, au total, la bibliothèque, étendue dans d’autres espaces  dont une chambre forte , en détient 600 000. Riche d’un budget d’acquisition et bénéficiaire du droit de préemption, elle n’a cessé d’enrichir son fonds. La demande émane de ses statuts du 4 mars 1796 : l’époque se voulait encyclopédique et universelle. Aujourd’hui encore, son directeur scrute les ventes pour y trouver des pièces faisant sens, et se définit lui-même comme «une sentinelle». Récemment, il achetait une miniature sur ivoire représentant un conventionnel, le diplôme d’un vainqueur de la Bastille remis par l’Assemblée nationale, ou encore un manuscrit autographe de Jean Jaurès, L’Anarchisme (écrit en décembre 1893), complétant le fonds déjà important légué par sa veuve à Léon Blum. Il y est fait référence à l’attentat commis dans l’hémicycle le 9 décembre 1893 par Auguste Vaillant. Aucun mort n’étant à déplorer, Jaurès avait demandé la grâce de l’accusé : elle lui sera refusée. En juin 1989, deux cents ans tout juste après le début de la Révolution, un manuscrit fondateur a rejoint cette collection. Il s’agit du projet de Constitution française de 1791, annoté de la main de Robespierre. Le jacobin y a apporté des arguments  repris à la tribune le 11 août 1791  par lesquels il entend contester plusieurs points du texte, notamment le suffrage censitaire à trois niveaux. Mais son heure n’est pas encore venue et il ne sera que peu entendu : la France espère encore réussir l’instauration d’une monarchie constitutionnelle avec un souverain prêtant serment de fidélité à la Nation.

 

Nef de la bibliothèque de l’Assemblée nationale.
Nef de la bibliothèque de l’Assemblée nationale. © source : bibliothèque de l’assemblée nationale


Une gardienne du savoir
Sous les mandats d’Armand-Gaston Camus (de 1796 à 1804) et de Pierre-Paul Druon (de 1804 à 1830), les deux premiers conservateurs du lieu, le fonds rassemblant une documentation éparse collectée sous la Révolution prend une vraie consistance. Aux 12 000 volumes puisés dans les dépôts littéraires constitués des biens des émigrés et des institutions religieuses, les deux hommes ajoutent des pièces rares et précieuses. Ce sont de nombreux livres d’heures, des ouvrages scientifiques, des incunables, des reliures aux armes des grands de France… de véritables trésors dont le plus ancien, une bible carolingienne rédigée en minuscule caroline vers 850, rappelle le goût des bibliothécaires pour la théologie : avant 1789, Camus était avocat du clergé auprès du Parlement de Paris et Druon, un ancien moine bénédictin. Ainsi, la Bible de Mayence, incunable de 1462, œuvre de deux associés de Gutenberg, Fust et Schoeffer, a-t-elle été acquise en 1821. Autre trésor, un manuscrit enluminé vers 1455 des Décades de Tite-Live, traduit en français vers 1355. En donnant au français le statut de langue du savoir, cette première grande traduction d’un auteur de l’Antiquité fait figure d’acte fondateur. Cette version enluminée, offerte au roi Charles VII un siècle plus tard, est acquise en 1827 par la Chambre des députés. Elle présente sur sa première page Jean le Bon, auquel le bénédictin Pierre Bersuire agenouillé offre sa traduction. Mais à partir de 1828, les achats se recentrent «autour de sujets intéressant plus directement le travail parlementaire». Deux manuscrits font battre le cœur palpitant du lieu, et la connaissance même de leur existence ne peut laisser indifférent tout passionné d’histoire de France. Leurs plumes trempées dans le sang racontent, à trois siècles et demi d’écart, la fin de Jeanne d’Arc et celle de Louis XVI. Le premier  une expédition sur parchemin du texte original du procès  appartenait à la collection de Jules-François de Cotte, président de chambre au Parlement de Paris, vendue en 1804. Ce document, rédigé vers 1435 à la demande de l’évêque Cauchon, dont il fut aussi l’exemplaire personnel, expose les raisons de la condamnation de la jeune femme au bûcher. Le second est le procès-verbal des séances des 16 et 17 janvier 1793 : il résonne des réponses des Conventionnels à la question de la peine à infliger à Louis Capet. «La mort» y est inscrite en une longue litanie solennelle de 387 votes, contre 334 pour la détention ou la mort conditionnelle. D’autres, comme le Codex Borbonicus, témoignent de l’ouverture sur le monde. Ce calendrier perpétuel aztèque sur fibre végétale de plus de quatorze mètres de long, et datant du XVe siècle, a échappé aux destructions consécutives à la conquête espagnole. Ou comme ces deux manuscrits que les Portugais nous envient, le Journal de Francisco Roïs suivi de la Suma oriental de Tomé Pires ; le pilote de la flotte en route vers les îles aux épices s’y fait artiste pour décrire, entre 1512 et 1520, les côtes longées jusqu’en Chine. Une invitation à voir l’Afrique se dessiner peu à peu sous les yeux des Occidentaux. À l’occasion du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau en 2012, une exposition a été organisée, afin de valoriser l’exceptionnel fonds de manuscrits de ses œuvres. Ceux-ci ont ainsi été numérisés et sont accessibles au grand public sur le site de l’Assemblée nationale. Son récent président, François de Rugy, avait la volonté de poursuivre dans cette direction et d’ouvrir plus généreusement au public ce patrimoine méconnu. À suivre avec son successeur… 

 

Francisco Roïs, Journal, 1512-1520, «Côte de l’Afrique orientale, Madagascar et îles Comores .»
Francisco Roïs, Journal, 1512-1520, «Côte de l’Afrique orientale, Madagascar et îles Comores .» © source : bibliothèque de l’assemblée nationale
À voir
Assemblée nationale, 126, rue de l’Université, tél. : 01 40 63 60 00,
www.assemblee-nationale.fr les 15 et 16 septembre de 9 h 30 à 17 h 30
pour les Journées européennes du patrimoine.
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