Des difficultés de vivre de sa plume…

Le 27 février 2020, par Vincent Noce

 

Le métier des Lettres est tout de même le seul où l’on puisse, sans ridicule, ne pas gagner de l’argent». Le constat de Jules Renard aurait pu figurer en exergue de l’état des lieux déplorable pour les créateurs livré par le rapport rendu par Bruno Racine : «la stagnation ou la régression du revenu moyen tiré des activités de création, le manque de lisibilité voire la confusion des règles applicables, la position dominante des acteurs de l’aval dans les rapports contractuels avec les artistes-auteurs et la faiblesse collective de ces derniers, l’éparpillement de l’action de l’État.» Il n’est pas rare aujourd’hui de voir des écrivains, des photographes ou des dessinateurs privés d’à-valoir et leurs droits ramenés autour de 3 % de ventes en chute libre. Il leur est demandé de s’afficher dans les salons, les auteurs de BD étant invités à dessiner à longueur de journée pour complaire à la clientèle, sans être rémunérés bien sûr. Des artistes sont exposés dans des musées nationaux sans rien percevoir, parfois sans être prévenus. Le 1 artistique de l’architecture publique n’est pas respecté. Sans parler du scandale des cotisations de l’assurance vieillesse qui n’ont jamais été prélevées par l’Agessa, alors que le contraire était indiqué aux membres… Franck Riester a fait preuve d’initiative en commandant cette étude de 141 pages, dont il a tout de suite repris plusieurs recommandations. Il a prévu une reprise de la Triennale d’art contemporain, confiée à Emma Lavigne, tout en promettant de rappeler les établissements nationaux au respect des règles et d’aider à la formation d’un Conseil des auteurs, qui serait capable de représenter une profession fragmentée. Mais, d’emblée, il a exclu de mettre à contribution la trésorerie abondante des organismes de gestion collective.

Au Royaume-Uni et aux États-Unis, le revenu moyen des auteurs tourne autour de 5 000 € par an. 

Ceux-ci se sont donc précipités pour sauver leur cassette, alors même que le soutien à la création est inscrit dans leur mission. Franck Riester a aussi introduit une mesure ne figurant pas au rapport, en s’engageant à rendre aux directeurs de collection le statut d’auteur. En d’autres termes, il a cru bon de rétablir un abus, supprimé en 2017 comme tel, qui permettait aux éditeurs d’éviter la charge des cotisations sociales. Dans les deux cas, moins d’une semaine a suffi au ministre pour céder à ces groupes de pression. Il lui faudra montrer davantage de détermination s’il veut convaincre les créateurs et lever l’incertitude sur la mise en œuvre des belles paroles proférées à l’occasion. En France, les statistiques manquent (le ministre a promis d’y remédier), mais la situation dans le monde n’incite pas à l’optimisme. Au Royaume-Uni, le revenu médian des auteurs est passé de 10 500 € en 2000 à 4 800 € en 2013. Celui des écrivains permanents, sans autres revenus, est tombé à 13 000 €. D’après la Guilde américaine des auteurs, leur revenu moyen tiré de l’édition est tombé à 5 400 € par an. Un quart d’entre eux n’a rien touché en 2017. Cette chute n’est que partiellement compensée par les activités complémentaires, comme l’enseignement ou la traduction. Les autopublications sur Internet ont doublé en cinq ans, mais les ressources sont inférieures de moitié à celles des livres imprimés. Les auteurs ne perçoivent rien sur la revente de livres neufs ou d’occasion, qui est devenue un phénomène massif. Abusant des rabais, contrôlant autour de 80 % du marché de la publication online et 50 % de la diffusion des livres, le géant Amazon est particulièrement pointé du doigt. La chute des revenus est spectaculaire pour la fiction (- 27 % de 2013 à 2017), conduisant James Gleick, président de la Guilde, à s’inquiéter du sort de la littérature américaine. Le même raisonnement peut s’appliquer à toutes les activités. Que deviendront le théâtre sans dramaturges, les séries sans scénaristes ou les jeux vidéo sans graphistes ? Il reviendrait au pays de Diderot de donner l’exemple en redonnant leur place aux forces vives de la création.

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