Dernière ligne droite pour les manuscrits d'Aristophil

Le 24 mars 2017, par Vincent Noce

L’affaire Aristophil entre dans l’étape qui doit aboutir à la vente du plus important stock de manuscrits jamais apparu sur le marché. Le commissaire-priseur Claude Aguttes a été chargé de trier Les collections et de proposer des solutions de vente.

Ce livre d’heures de la fin du XVe siècle, de 108 feuillets et présentant 36 miniatures, fait partie de l’ensemble Aristophil.

Des dizaines de cartons ont été déposés dans des salles fortes, dont la localisation est gardée secrète. Sous protection de gendarmes armés, six convois ont été nécessaires pour retirer en région parisienne une centaine de mètres cubes d’un garde-meubles de la société Chenue. Il contient les 130 000 manuscrits et autres objets et documents collectés par la société Aristophil en treize années d’activité, jusqu’à la mise en examen de ses dirigeants pour escroquerie en bande organisée et blanchiment. Le tribunal du commerce ayant prononcé le 5 août 2015 la liquidation de l’entreprise, il a fallu attendre de démêler tous les intérêts en place, sans compter quelques conflits à régler entre magistrats et mandataires, pour que les victimes puissent commencer à voir le bout du tunnel. Désormais, le sort de ces collections échoit à un commissaire-priseur connu pour son esprit d’entreprise, Claude Aguttes, qui partage son temps entre Drouot et ses salles de Lyon et Neuilly-sur-Seine. Il a déjà investi 300 000 € dans la sécurisation des 200 mètres carrés qui abritent cet ensemble, assumant la manutention et l’embauche du personnel ainsi que les 200 000 € d’assurance annuelle. Une ultime décision sur une question incidente était attendue du tribunal de grande instance le 16 mars. Mais, déjà, une douzaine de personnes s’affairent au triage de cette montagne de documents. Depuis la sortie du garde-meubles jusqu’au déballage de chaque carton placé sous scellé, tout se déroule sous le regard d’un huissier de justice. Chaque pièce est sortie, photographiée, examinée pour être recensée et décrite (contenu, format, état…) dans une «fiche de pointage». Les opérateurs la comparent au numéro d’inventaire correspondant dans la base de données d’Aristophil, avant de la remiser en carton, scellé sous regard d’huissier. Cette opération prend à peu près deux à trois minutes, ce qui laisse penser que l’ensemble pourrait se conlure d’ici juin. Il n’est pas question, à ce stade, de délivrer des expertises ni de fixer des valeurs  ce qui posera d’autres problèmes beaucoup plus sensibles. Le dépouillement vient de commencer mais, pour le moment, les numéros, concordent. Parmi les rumeurs qui avaient couru, on avait décrit un capharnaüm de manuscrits non rangés, certains traînant par terre, d’autres vendus plusieurs fois à différents propriétaires… des anomalies ne sont pas à exclure, mais l’image paraît à tout le moins forcée. En revanche, une partie des descriptifs doit être corrigée et précisée, car, à ce jour, un ou deux sur dix contiendrait des erreurs ou des approximations. L’autre problème du classement est un rangement opéré par format, si bien que toutes les collections sont mêlées. Assisté d’un centralien devenu son associé, Hugues de Chabannes, Claude Aguttes n’est pas peu fier d’avoir planifié à quelques mètres cubes près le déménagement. À partir de septembre, il compte bien démarrer les premières ventes, qui pourraient s’étaler selon les mots du liquidateur de la société, Me Bernard Corre, sur une période allant jusqu’à «six à dix ans», afin d’éviter un effet de choc sur le marché qui risquerait de provoquer un effondrement des cours. 
Les anomalies de Mercure
Ayant pris en charge ces investissements, le commissaire-priseur se verra confier les ventes du fonds propre d’Aristophil. La compagnie détient en effet un stock qu’elle n’a pas pu vendre ou qu’elle a racheté. Seront particulièrement suivis les 54 feuillets de formules échangés entre Albert Einstein et le physicien suisse Michele Besso sur les bizarreries de la rotation de Mercure autour du Soleil, qu’Aristophil avait placés au cœur de sa promotion. Il les avait achetés pour 560 000€ chez Christie’s à New York. Elles avaient atteint 400 000 € chez Sotheby’s six ans plus tôt. Aristophil a divisé le lot en copropriétés, pour vingt fois plus cher : 12 M€, répartis entre près de 400 copropriétaires. La société a envisagé de proposer ce même document aux épargnants en 2011, en Suisse, à 24 M€ cette fois, découpés en parts d’un peu plus de 4 000 €, assorties d’une «promesse d’intérêt» de 40 % en cinq ans. Autrement dit, en 2016, ces feuillets couverts de chiffres auraient pu être valorisés à 35 M€, soit 65 fois la mise initiale, un prix jamais atteint pour un écrit. L’opération a cependant échoué, de même que plusieurs essais de revente à des particuliers. De l’aveu de Gérard Lhéritier, président et fondateur de la compagnie, c’est cet accident qui a entraîné des difficultés de trésorerie, selon lui passagères, et qu’il était prêt à combler par ses apports personnels.  Mais les faits ayant été signalés par les commissaires aux comptes, la mécanique de la Justice, qui avait déjà ces activités dans le collimateur s’est accélérée. En novembre 2014, les policiers ont débarqué aux sièges de l’entreprise et de ses courtiers, ainsi qu’au domicile des dirigeants. Plus de 100 M€ ont été saisis sur les comptes. Le parquet a vu dans l’opération Einstein-Besso le modèle même d’une inflation irréaliste des prix entretenue par une chaîne de Ponzi. Surnommé «le Madoff des manuscrits», Gérard Lhéritier récuse absolument ces accusations, en dénonçant les procédures inquisitoriales utilisées à son encontre. À ses yeux, les magistrats ont simplement porté un coup fatal à une entreprise dont le bénéfice avait été porté à 23 M€ en 2011 pour un chiffre d’affaires en hausse exponentielle de 162 M€.
850 M€ d’investissement
Après cette déroute, les manuscrits appartenant en propre à la société sont estimés à 80 M€, sans qu’il soit possible encore d’en confirmer ou d’en infirmer l’évaluation. Le produit rejoindra la centaine de millions de cash saisie sur les comptes, destinée à dédommager les débiteurs et investisseurs. L’hôtel particulier de la Salle, qu’Aristophil avait acheté du temps de sa splendeur rue Saint-Dominique, en face de son éditeur, Gallimard, a été revendu pour une trentaine de millions d’euros, mais l’essentiel est retourné à la Société Générale, qui en avait financé l’acquisition. Mais le véritable trésor réside dans la masse d’autographes qui a été vendue par Aristophil, tout en restant sous sa garde. 18 000 clients y ont investi un total de 850 M€. La société leur proposait d’acquérir des manuscrits en pleine propriété, selon un contrat appelé Amadeus. Elle a signé 4 458 de ces contrats. Mais la formule qui a créé son succès est le contrat dit Coralys, qui consistait à découper 54 collections en parts, vendues en indivision pour cinq ans. Elle a conclu 26 297 de ces contrats, pour une moyenne tournant autour de 30 000 €. La plupart des investisseurs sont des provinciaux des classes moyennes, certains ayant placé toutes leurs économies, attirés par l’espoir d’un retour de 8 % au moins par an. Cet ensemble compte des pépites comme le rouleau des 120 journées de Sodome, écrit en minuscules caractères par Sade à la Bastille, le Manifeste du surréalisme rédigé par André Breton, des ouvrages de la main de Balzac, de Flaubert ou de Gary, des partitions rédigées par Mozart, Beethoven ou Chopin, des lettres d’amour de Napoléon, des livres enluminés carolingiens ou des manuscrits de la mer Morte. La décision finale cependant restera aux clients, auxquels les manuscrits seront rendus. Ils se verront offrir le choix de les remettre dans des ventes réparties entre plusieurs maisons à Drouot. Les propriétaires à titre plein (Amadeus) n’auront pas de frais de garde à supporter la première année. La situation des indivisaires, dont les collections sont placées sous l’autorité du mandataire judiciaire Pascal Hotte, qui collabore étroitement avec les associations les représentant, est plus complexe. S’ils optent pour la vente, ils n’auront aucun frais à assumer, les honoraires des opérateurs étant reportés à la charge des acheteurs. S’ils préfèrent emporter leur bien, les frais de garde leur revenant seraient évalués à 0,43 % HT du prix d’achat, quelle que soit la durée. L’objectif principal recherché par tous est d’éviter un mouvement de panique, qui risquerait d’entraîner un krach sur un marché de niche.

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