Dématérialiser l’expertise

Le 11 janvier 2018, par Sarah Hugounenq

Le monde de l’expertise va-t-il connaître une petite révolution ? Lancée en octobre, l’application Monuma propose un service à distance, grâce à la technologie blockchain. Pionnière, cette dématérialisation interroge le devenir de la profession.

Application Monuma.


Tout le monde a fait le rêve d’avoir un expert dans sa main 24 h/24.» Emmanuel Moyrand, président et fondateur de la start-up Monuma, bouscule les codes. En réponse à la révolution numérique et au déplacement du marché de l’art sur Internet, cet expert auprès des compagnies d’assurances propose, avec son associé Gilles Vivier, de dématérialiser l’expertise via une application mobile : «Il y a cinq millions de primo-collectionneurs en capacité d’investir, et les valeurs à protéger sont d’environ vingt milliards de dollars. Monuma veut rendre les services d’experts accessibles à tous. Tout le monde peut avoir une problématique d’assurance ou de valorisation sur un bien singulier, y compris un smartphone, non seulement pour l’assurance, mais aussi à tout moment de la vie, pour la vente, un prêt, un divorce, un mariage… » À partir de photographies et vidéos prises par le propriétaire avec son téléphone portable, les experts judiciaires et commissaires-priseurs, que l’interface promet chevronnés et qui récoltent ces données sur l’application, délivrent en soixante-douze heures un certificat de valeur protégé. L’interface va jusqu’à proposer la valorisation d’une pièce meublée entière, grâce à une prise de vue à 360°. Si la réactivité est au rendez-vous, l’économie annoncée (50 € par objet) demande à être nuancée, par comparaison avec un inventaire de 250 à 300 lots au prix moyen de 2 500 €. Et surtout, le coût doit être rapproché du crédit à donner à l’expertise à distance.
Expertise sur photo ?
Au-delà de la sécurisation des données transmises par l’application grâce à la technologie blockchain, intégrant sceau numérique, horodatage et géolocalisation des documents, peut-on porter un jugement rigoureux sur un objet grâce à la seule photographie ? «Y compris avec l’objet en mains, la différence entre une édition originale d’un bronze, une fonte posthume ou une contrefaçon n’est pas évidente. Donc, il me semble difficile d’envisager de ne pas toucher l’objet pour en donner un jugement», estime Michel Maket, président du Syndicat français des experts professionnels en œuvres d’art et objets de collection (SFEP).
La question est aussi posée quant à la détermination de repeints, visibles sous UV, ou pour les meubles dont le montage doit être examiné. Tandis que Google se lance dans la numérisation très haute définition du patrimoine, permettant d’accéder à des détails non visibles à l’œil nu, les avancées technologiques, telle la future photographie en 3D par l’iPhone X, est une perspective à prendre en compte dans l’évolution du métier. «Si l’œil de l’expert est irremplaçable, je ne vois pas de contradiction avec notre métier. Il ne s’agit pas de balayer d’un revers de main cette technologie ; au contraire, c’est un outil complémentaire fantastique», relève Frédéric Castaing, président de la Compagnie nationale des experts. L’évolution numérique ne doit pas estomper les engagements pris lors d’une expertise. «L’expertise dématérialisée est la porte ouverte à des tas de litiges, prévient Michel Maket : à qui revient la responsabilité ? Celui qui a pris la photographie ou celui ayant rédigé le certificat ? Je ne suis pas critique envers de tels services, mais il faut connaître et afficher les limites de celui-ci. Il m’est arrivé de travailler sur photo pour les assurances, dans le cadre d’objets détruits ou disparus. Il faut prendre beaucoup de précautions. On est face à une image, pas à une œuvre. Le public doit savoir à quoi il s’engage». L’encadrement juridique sur la nomenclature des descriptions d’œuvres, qui découle du décret Marcus de 1981, garantit le droit des propriétaires et engage directement le rédacteur du document de description de l’œuvre, tel le certificat. «Les expertises sur photographie ne sont pas nouvelles. Plusieurs tentatives ont été faites par le passé, mais alors l’expert se protège par des mentions plus ou moins sibyllines, “sous toutes réserves d’usage” par exemple, pour se prémunir de tout litige postérieur potentiel, mais décrédibilisant le certificat. Il peut alors s’agir d’un “avis” certes respectable, mais pas d’un certificat qui responsabilise son auteur», alerte Patrice Vergez-Honta, expert pour le réseau Ixi-Plus. Pourtant, l’assureur Allianz a conclu un accord-cadre avec Monuma, et Patricia Naudan, directrice générale d’Axa Art, explique ne pas faire «la différence entre la qualité d’un certificat de valorisation délivré par ce type d’outil comparativement à une procédure traditionnelle de visu. Il s’agit d’une nouvelle façon d’échanger des informations, en lien avec l’évolution normale du secteur». Patrice Vergez-Honta a un jugement plus nuancé, rappelant que «les assureurs ne s’intéressent pas au certificat d’expertise à proprement dit, sauf en valeur agréée, puisqu’en cas de sinistre ils diligentent un expert. En tant qu’expert d’assurance, j’accorderais moins de crédit à un certificat fait à distance qu’à une expertise sur l’objet physique. En cas de procédure contradictoire,
je prendrais l’expert adverse tout de suite à défaut si son expertise est réalisée sur photographie. Une compagnie d’assurances rigoureuse peut faire des difficultés à indemniser sur ce type de certificat, alors même que le client pense avoir un papier faisant foi».

Démocratiser l’expertise
Lucide, Emmanuel Moyrand rappelle que «tous les objets ne sont pas destinés à supporter l’expertise à distance. Environ 80 % des objets d’art peuvent être expertisés de cette manière, mais pour le reste, nous continuerons à nous déplacer». Par cette double approche, Monuma serait donc moins un énième acteur de l’expertise qu’une nouvelle formulation du service. «S’il est vrai qu’une application permet de faire un premier tour d’horizon des capitaux à assurer, cela reste très aléatoire. Dans ce cas, on peut se demander si la facilité qu’offre la technologie en ligne ne permet pas de faire tomber les barrières de l’expertise pour pouvoir inciter à de l’expertise sur place. Dans ce cas, la photo permet de cartographier un patrimoine en vue d’un acte de commerce. C’est le mécanisme de certains sites internet proposant des expertises gratuites», décrypte Patrice Vergez-Honta. Et Michel Maket de surenchérir : «Ce genre d’initiative va permettre de faire un tri dans les demandes et faciliter les devis. Je comprends la problématique de Monuma, mais les moyens de communication existent déjà. Même sans application intégrée, je reçois déjà beaucoup de demandes par mail, qui est une première approche.» En plaquant aux habitudes d’une nouvelle génération de collectionneurs tournée vers le marché de l’art en ligne  auquel on prédisait un avenir noir il y a encore peu , Monuma amorce un changement dans la pratique de l’expertise, et de l’assurance. «Si les outils existent déjà pour apporter la preuve de l’existence de la collection le jour du sinistre, comme les factures, inventaires de succession, éléments digitaux sur des sites d’inventaires, cette application va probablement en être un nouveau qui apportera des éléments complémentaires sur les objets», se félicite Philippe Bouchet, délégué artistique chez Axa Art. «Ce type de service portera sur une nouvelle segmentation des clients : il ne concernera pas les mêmes montants que l’expertise traditionnelle, au même titre que le marché de l’art en ligne ne se compare pas aux montants du marché en salle des ventes, analyse Patricia Naudan. Derrière, notre approche de l’assurance ne sera donc pas la même, tout comme la demande en assurance.» La vague digitale est telle que les pouvoirs publics commencent à réglementer le secteur. Une récente ordonnance, du 4 octobre 2017, modifie à compter du 1er avril prochain le Code des assurances, en précisant les modalités pour la souscription des contrats dématérialisés, dans le but de protéger davantage le collectionneur. La révolution technologique de l’assurance  et son volet expertise  n’en est qu’à ses débuts.

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