Délicat amour micacé d’Utamaro

Le 03 juin 2016, par Anne Foster

Fleuron de la collection Portier, cette courtisane d’un des maîtres de l’ukiyo-e a également charmé Edmond de Goncourt.

Kitagawa Utamaro (1753 ?-1806), L’Amour caché (Fukaku shinobu koi) de la série Anthologie poétique : section de l’amour (Kasen koi no bu). Estampe sur fond micacé, signée, portant le cachet de l’éditeur Tsutaya Juzaburo ; au verso, cachet du collectionneur, Guy Portier.
Estimation : 80 0000/100 000 €.

Les beautés des maisons vertes ont eu une chance fantastique : le graveur Kitagawa Utamaro. Il devait beaucoup les apprécier, les observant dans leurs occupations intimes mais aussi en apparat, notant le moindre détail de la mode dont ces femmes étaient friandes. Telle la position du peigne dans les cheveux, le chignon élaboré. Au vu de ses planches, on peut supposer qu’elles passaient l’essentiel de leurs journées à se coiffer, à choisir les robes avec une attention soutenue aux moindres nuances de couleur. Edmond de Goncourt l’a souligné dans son ouvrage sur Utamaro, publié en 1891 : «C’est que pour ses robes, la Japonaise a le goût des colorations de nature les plus distinguées, les plus artistes, les plus éloignées du goût, que l’Europe a pour les couleurs franches. Les blancs que la Japonaise veut sur la soie qu’elle porte sont le blanc d’aubergine (blanc verdâtre), blanc ventre de poisson (blanc d’argent)…» Utamaro s’attache à rendre toutes ces variations comme il s’applique à rendre le moindre cheveu, en traçant un trait ténu de gris dans le noir d’ébène de la coiffure alambiquée. L’artiste signe Toyoaki, de 1775 à 1780, lorsqu’il s’installe à Edo, actuelle Tokyo, dessinant comme ses confrères des portraits d’acteurs. En 1781, prenant le nom sous lequel il sera connu, il réalise des portraits de jolies femmes (bijin) qui lui assurèrent sa renommée. Est-ce sous l’impulsion de l’éditeur Tsutaya Juzaburo (1750-1797) dont la marque, représentant une feuille de lierre surmontée du sommet du mont Fuji, se voit sur les plus belles planches d’Utamaro ? On peut le penser ; ils étaient en effet très proches, l’artiste habitant chez Juzaburo qui avait les ressources financières pour imprimer les superbes planches à fond micacé, procédé appelé kira-e. Les particules de mica, ici teintées d’un léger rose saumoné, faisaient ressortir la blancheur et l’ovale parfait du visage, les mèches en coque des cheveux. Dans la série Anthologie poétique : section de l’amour, on découvre un autre aspect de son talent : portraitiste, tout du moins du sentiment qui agite la belle à ce moment-là. Raymond Kœchlin l’avait remarqué en 1912 : «Les yeux peuvent être dessinés de façon schématique ; l’inclinaison varie d’une tête à l’autre et leur donne un regard différent ; les bouches ne s’ouvrent pas de façon tout à fait semblable ; les nez sont droits, aquilins ou pointus, et surtout l’ovale du visage lui donne son caractère.» Dépasser les conventions du genre, voilà tout l’art d’Utamaro.

mardi 21 juin 2016 - 15:30 - Live
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Beaussant Lefèvre
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