Delacroix, la passion du dessin

Le 15 mars 2018, par Stéphanie Perris et Pierre Naquin

L’auteur de La liberté guidant le peuple fut un dessinateur prolifique. En ce printemps qui célèbre ses deux talents, au musée Delacroix et au Louvre, intéressons-nous à cette œuvre foisonnante, qui livre la part la plus intime du maître du romantisme.

Eugène Delacroix (1798-1863), L’Ombre de Marguerite apparaissant à Faust, crayon noir, 24,2 x 32,2 cm. Paris, Drouot, 9 décembre 2016. M. Auguier. Beaussant - Lefèvre OVV.
Adjugé : 56 250 €

Moins d’un an après la mort d’Eugène Delacroix, le 3 août 1863, se déroulait selon les volontés du peintre la vente posthume de ses œuvres. Durant plus d’une semaine, du 17 au 27 février 1864, se pressèrent à Drouot une foule d’amateurs, artistes, collectionneurs, marchands et conservateurs de musées désireux d’emporter avec eux un souvenir du fer de lance du romantisme. «Ces ventes posthumes de l’atelier des maîtres sont leurs véritables funérailles, et ces jours-là, le public de l’hôtel se transforme en un cortège de clients», confiait Philippe Burty, collaborateur de la Gazette des beaux-arts et témoin privilégié de ces dispersions. Celles-ci furent un succès, mieux, une véritable consécration, reléguant les critiques passées dont souffrit tant le peintre, alors relégué aux oubliettes. «Ce fut une réhabilitation et une ivresse. On vit, on aima Delacroix», s’exclamait Burty. Les peintures et les meubles récoltèrent à eux seuls quelque 380 000 F, une coquette somme pour l’époque. Mais la surprise, la révélation même, vint surtout des dessins. «Ainsi que nous l’avions prévu et en face de l’émotion générale nos prédictions n’avaient que peu de mérite , les dessins, aquarelles et pastels d’Eugène Delacroix obtiennent un succès plus grand encore que ses peintures», aux dires du critique et collectionneur qui, selon les vœux de l’artiste, avait participé au classement des dessins et carnets du peintre. Il faut dire que ces feuilles, peu les connaissait, Delacroix ayant conservé ses trésors cachés. «Personne, même les plus intimes amis, n’avait jamais reçu la confidence de ce labeur énorme.» Jamais, de son vivant, il ne tenta de les vendre ; il avait conservé et sélectionné cet ensemble n’hésitant pas à détruire certaines œuvres pour sa postérité, conscient qu’il témoignerait de son incessant travail et effacerait à jamais les reproches de facilité qu’on lui fit. «Cette vente a représenté, pour les observateurs comme pour les artistes, la découverte de Delacroix dessinateur. Ce fut, pour quelqu’un comme Edgar Degas, une révélation», explique Dominique de Font-Réaulx, à la tête du musée consacré au maître. «Il y a d’ailleurs un caractère très intime dans l’usage du dessin par Delacroix. À la différence d’Ingres par exemple, il ne les exposait pas et les montrait peu.» Ses contemporains parlèrent de quelque 6 000 feuilles. Pour Louis-Antoine Prat, collectionneur et fin connaisseur de notre homme il lui a consacré de belles pages dans son Dessin du XIXe (éditions Somogy) : «Personne ne sait combien il existe de dessins de Delacroix, plus de dix mille en tout cas, et il n’y a pas de catalogue raisonné de ces derniers, impossible à faire parce qu’il en réapparaît sans cesse.» Aujourd’hui, près de 1 200 feuilles sont conservées au musée du Louvre, en grande partie grâce aux dons et legs d’Étienne Moreau-Nélaton.
 

La Cène, 1862, plume et encre brune, lavis brun, 12,5 x 20 cm (détail). Paris, Drouot, 26 mars 2014. Thierry de Maigret OVV. Adjugé : 52 080 €
La Cène, 1862, plume et encre brune, lavis brun, 12,5 x 20 cm (détail). Paris, Drouot, 26 mars 2014. Thierry de Maigret OVV. Adjugé : 52 080 €


Le dessin, une prière quotidienne
Pour Delacroix, le dessin est un exutoire, une nécessité quotidienne. Ces œuvres sont autant de notes personnelles et de souvenirs ; elles représentent l’histoire entière de sa vie d’artiste, le pendant graphique de son journal intime. Beaucoup de ses dessins comportent des textes, des remarques techniques ou des pensées. Ce sont de simples croquis, des études préparatoires, des pastels ou des aquarelles plus abouties ; il s’était notamment familiarisé avec cette dernière technique lors de son voyage en Angleterre en 1815. «L’artiste a maîtrisé toutes les techniques de son temps, pierre noire, graphite, encre, fusain, il a dessiné avec énergie et dynamisme en appréhendant le modèles par cercles, de l’intérieur», commente Louis-Antoine Prat. «Le dessin a une place très intéressante dans le processus créatif de Delacroix», analyse Dominique de Font-Réaulx. Comme l’écriture, il a porté ses observations, permis à son imagination de puiser dans ses souvenirs. Il aimait le fait que le dessin et sa mise en couleur par l’aquarelle et le pastel permette de conserver l’intention initiale. Et les premiers amateurs ne s’y sont pas trompés pendant les fameuses ventes de février 1864, lorsqu’ils se disputèrent âprement ces feuilles, telles les reliques précieuses du maître défunt. Ainsi, un dessin à la mine de plomb, L’Éducation d’Achille, que Delacroix appréciait beaucoup  l’ayant «dans son testament, formellement désigné pour figurer à cette vente» selon Burty , atteignit 2 510 F sous les applaudissements du public. Une somme importante (l’équivalent de quatre ans d’un salaire moyen de l’époque), comparable au prix de certaines toiles que Delacroix vendit de son vivant, comme La Barque de Dante, que l’État avait acheté au Salon de 1822 pour 2 000 F. Les dessins remportèrent un vif succès. Les 51 lots consacrés aux travaux décoratifs obtinrent 20 180 F, les 160 lots dédiés aux compositions et tableaux divers 36 685 F, les 49 lots réunissant les animaux, 17 798 F, les dessins des voyages en Angleterre, en Afrique du Nord et en Espagne, 16 247 F. Les félins ainsi que les souvenirs du Maroc avaient la faveur des amateurs : «Encore aujourd’hui, les aquarelles des carnets du Maroc, accompagnées des notes du peintre, exercent une attraction durable chez les amateurs, précise Dominique Font-Réaulx. «À titre personnel, j’aime les encres, dont le trait vif exalte sa manière habile à traiter le mouvement et j’apprécie beaucoup ses feuilles qui allient taches de couleur et trait.» Plusieurs autres vacations à la fin du XIXe  mirent sur le marché nombre de dessins de l’artiste, les ventes Villot, Marmontel, Riesener, Tillot ou encore Choquet.


 

ÉVOLUTION DU NOMBRE D'EXPOSITIONS PAR AN
ÉVOLUTION DU NOMBRE D'EXPOSITIONS PAR AN


 

Évolution du nombre de dessins présentés aux enchères par an
Évolution du nombre de dessins présentés aux enchères par an


Moins de 75 dessins par an en vente
Pour Louis-Antoine Prat, «on trouve encore sur le marché de fort beaux dessins». Le collectionneur a ainsi pu acheter, il y a quelques années, à Drouot, «une étude, pour un sujet religieux, La Cène, faisant partie des feuilles au graphisme rembranesque, qui se situent toutes à l’hiver 1862, et qui sont aussi rares que synthétiques de conception». C’était en mars 2014 sous le marteau de Thierry de Maigret : estimée 2 000 à 3 000 €, cette feuille avait été vendue 52 080 € (voir page 29). Aujourd’hui, même si le marché de Delacroix est porté par ses peintures, ses dessins représentent 32,85 % de son chiffre d’affaires (17,7 M€) et surtout 61,76 % des lots proposés, soit près de 1 200 au total. Ainsi, le prix moyen d’un dessin du maître s’élève à 18 923 €. Et si l’artiste est majoritairement exposé aux États-Unis (94 expositions contre 23 en France), c’est bien dans l’Hexagone que se situe le principal marché de ses dessins, que ce soit en volume (750 lots, 62,5 %) ou en valeur (7,6 M€, 43 %).

17,7 M€
C’est le volume total d’affaires pour les dessins de Delacroix, dont 7,6 M€ en France.

Viennent ensuite le Royaume-Uni (175 lots, 14,6 %, 6,7 M€, 37,8 %) et les États-Unis (150 lots, 13,2 %, 2,8 M€, 16 %), la Suisse réalisant, elle, 250 000 € de chiffre d’affaires (1,4 %) avec 45 lots (3,7 %). Tous les autres pays représentent moins de 1 % du chiffre d’affaires des dessins de l’artiste. Chaque année, le nombre de lots présentés évolue assez fortement mais ne dépasse jamais les 75 dessins, les deux plus «grosses années» étant 2000 et 2001, avec respectivement 74 et 70 feuilles. Le chiffre d’affaires annuel suit la même progression mais ne dépasse pas le million d’euros par an, sauf en 2006, où il atteint 2,4 M€ grâce notamment au 2,27 M€ (1,55 M£) enregistrés pour Lion et lionne dans les montagnes (1847), vendu le 14 juin (Christie’s Londres) à ce jour la plus haute enchère et en 2014 avec un produit de 1,7 M€, dont 506 500 £ pour le seul Tigre attaquant un cheval de 1827, vendu aussi à Londres le 6 février, mais chez Sotheby’s. Avec le temps, le goût pour l’œuvre dessiné de Delacroix ne faiblit pas. Mieux, les thèmes chers à l’artiste et à ses contemporains restent toujours aussi appréciés. Ainsi, un pastel représentant l’Éducation d’Achille, en 1986, se retrouvait de nouveau aux enchères et enregistrait l’équivalent de 945 000 € d’aujourd’hui (500 000 $ alors).

Répartition du nombre de lots présentés par médium • PEINTURE • DESSIN • MULTIPLES
RÉPARTITION DU NOMBRE DE LOTS PRÉSENTÉS PAR MÉDIUM
• PEINTURE
• DESSIN
• MULTIPLES
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