Débats festifs au Festival de l’histoire de l’art

Le 03 juin 2021, par Sarah Hugounenq

Annulé l’an dernier pour cause de pandémie, le Festival de l’histoire de l’art réaffirme cette année sa raison d’être. En réadaptant sa programmation sur l’actualité du patrimoine, les organisateurs battent en brèche l’idée d’une culture à l’arrêt depuis un an.

Le théâtre impérial de Fontainebleau.
© Thibault Chapotot

Face à dix mois de fermeture sur quatorze, le mot « actualité » pourrait paraître galvaudé dans l’univers du patrimoine. Co-organisé par l’Institut national d’histoire de l’art et le château de Fontainebleau, le Festival de l’histoire de l’art fait le pari d’affirmer le contraire. Convaincu de son indispensabilité, qui plus est au terme d’une année qui a vu les musées baisser le rideau et parfois, à l’étranger, tirer leur révérence, le festival a commencé par militer pour exister en 2021, et rester ainsi en prise avec les enjeux qui révolutionnent le paysage culturel. « Je me suis mobilisée dans la continuité de ce qu’avait fait Jean-François Hébert – président du château jusqu’en mars 2021 –, pour maintenir le festival et l’organiser au maximum en présentiel, sur la base d’un protocole strict. Rendez-vous des professionnels et du grand public depuis dix ans, le festival est encore plus important cette année pour renouer avec une effervescence autour des savoirs, de l’histoire, de l’art », se réjouit Marie-Christine Labourdette, nouvelle présidente du château. Durant trois jours, du 4 au 6 juin, le festival rembobinera donc le fil de cette année lourde en chocs et révolutions dans le monde des musées. Si le thème du plaisir et l’invitation faite au Japon ont été repris du programme initialement conçu pour 2020, le volet autour de l’actualité du secteur a volé en éclats pour être totalement remanié.
 

Le décor de la chambre de la duchesse d’Étampes, château de Fontainebleau (détail). © B. Lecuyer-Bibal
Le décor de la chambre de la duchesse d’Étampes, château de Fontainebleau (détail).
© B. Lecuyer-Bibal


Humanités numériques et matérielles
« Après cette année difficile, une des premières questions que, je pense, nous nous sommes tous posée est celle de notre rôle en tant qu’historien, conservateur, restaurateur, etc., explique Veerle Thielemans, directrice scientifique du festival. Plus que de pleurer sur notre sort, je voulais que le festival mette en avant les initiatives qui ont émaillé l’année dans le patrimoine et ouvre des pistes pour chacun. » C’est dans cette perspective qu’a été pensée la table ronde délicatement intitulée, trois semaines après la réouverture des lieux culturels : « Et maintenant, où en est la culture ? » Olivier Gabet, à la tête du musée des Arts décoratifs, l’actrice Jeanne Balibar et l’historien des idées Pascal Ory y apporteront leur point de vue. Plus tard, les musées des beaux-arts de Draguignan, Dijon ou le Muséum national témoigneront de la manière de faire vivre les collections d’un établissement interminablement fermé. « La programmation sur la fermeture des musées est volontairement restreinte car le festival n’a pas vocation de commenter l’actualité à chaud, rappelle Marie-Christine Labourdette. Nourri par des historiens, il a vocation à analyser ces changements dans une perspective plus longue sur la base d’une démarche scientifique et non d’un ressenti. » L’accent est donc porté sur la manière dont l’activité s’est poursuivie au gré d’une année cachée, mais non perdue. Le général Georgelin fera un point sur l’évolution et les résultats de la recherche autour du chantier de Notre-Dame de Paris, Pierre Rosenberg évoquera le futur musée du Grand Siècle, tandis que les mutations à l’œuvre dans le marché de l’art durant cette année de toutes les mutations (mondialisation, numérisation et émergence de nouveaux acteurs en ligne) seront questionnées par Sylvain Alliod, rédacteur en chef de La Gazette Drouot, et l’expert Nicolas Joly. Cette poursuite de l’activité s’est aussi et surtout faite grâce au développement sans précédent du numérique, que le festival ne pouvait passer sous silence. Cette révolution à grande vitesse sera explorée à travers une réflexion croisée entre le musée des Impressionnismes à Giverny, la villa du Temps retrouvé à Cabourg, le château de Fontainebleau et le musée Narbo Via à Narbonne, autour du rôle et de la place du numérique dans la médiation. Pour rebondir sur la publication de la revue Histoire de l’art, consacrée aux humanités numériques et coordonnée par Olivier Bonfait, Antoine Courtin et Anne Klammt, un débat mettra l’accent sur les ressources et métamorphoses qu’induisent ces techniques pour l’histoire de l’art, les musées et le patrimoine. Dans ce sillage, l’explosion des visites virtuelles sera analysée à travers l’exemple de celle sur les académies d’art du XVIIIe siècle, fruit de recherches universitaires de longue haleine, valorisées par le recours au digital. De même, le réseau des écoles françaises à l’étranger présentera les enjeux de l’émergence des nouvelles technologies en archéologie. « Du big data à la mondialisation de la recherche, en passant par les technologies innovantes, il était important de laisser une grande place au numérique pour rappeler combien l’histoire de l’art et ses méthodes évoluent avec les outils à disposition », souligne Veerle Thielemans.

 

Pose des échafaudages dans la nef de Notre-Dame. © David Bordes/Établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la
Pose des échafaudages dans la nef de Notre-Dame.
© David Bordes/Établissement public chargé de la conservation et de la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris



Art et société
La conscience d’une discipline mouvante a été particulièrement marquée cette année par la tempête qu’a fait souffler jusque dans les musées le mouvement Black Lives Matter ou la cancel culture. « Nous nous devions de porter l’accent sur les enjeux sociétaux du patrimoine, rappelle Veerle Thielemans. L’histoire de l’art ne se résume pas à la découverte d’une œuvre dans un grenier mais intègre les débats d’une société. Le rôle du festival est de resituer cette actualité dans l’histoire, et non simplement la commenter. » C’est en fidélité à cette démarche scientifique que l’historienne de l’art Anne Lafont, directrice d’études à l’EHESS, et Laurence Bertrand Dorléac, à la tête de la Fondation nationale des sciences politiques et nouvelle présidente du festival, analyseront l’épisode de déboulonnage des statues à travers le prisme des révisions historiques imposées par l’évolution des perspectives et des valeurs sociales. Sur un autre sujet, l’enquêteur de police à l’OCBC Jean-Luc Boyer dialoguera avec l’historien de l’art Morgan Belzic sur le fléau du trafic des biens archéologiques, dont la pandémie a ravivé le dynamisme, hors de tous les radars médiatiques. Le sort des étudiants, en cette année de fermeture des universités, a poussé le festival à leur laisser une place particulière. « Nous avons un rôle à jouer vis-à-vis de nos futurs collègues, les aider à parler de leurs recherches, à rencontrer des professionnels hors du milieu institutionnel… », estime Vincent Droguet, sous-directeur des collections au ministère de la Culture. Invité d’honneur de l’Université de Printemps, Gérard Garouste promet de rappeler dans sa conférence inaugurale le lien essentiel qui unit l’art et la jeunesse. À la tête de l’Institut national du patrimoine, Charles Personnaz présentera un des projets structurants de son école : la création d’un centre régional de formation des professionnels du patrimoine au Liban. Tandis que pour la première fois, deux ateliers de formation seront organisés sur les modalités de création d’un projet de recherche en histoire de l’art. « Depuis longtemps, le festival ancré dans l’actualité cherchait à devenir un lieu de formation, explique Veerle Thielemans. Cette première offre doit rappeler la collaboration indispensable des disciplines qui se joue en histoire de l’art entre scientifiques, archivistes et historiens. Et permettre de dessiner des projets d’avenir ». L’avenir, tel est probablement le maître mot de cette mouture 2021. « Le festival est avant tout un événement festif tourné vers le futur, qui réaffirme l’importance des pratiques culturelles. C’est aussi pour cela que nous avons fait davantage de place cette année aux artistes et au spectacle vivant, pour retrouver le contact avec la culture, avec le public. Et se projeter », conclut Marie-Christine Labourdette.

Festival de l’histoire de l’art,
château de Fontainebleau (77), tél. : 01 60 71 50 60.
Du 4 au 6 juin 2021.
www.chateaudefontainebleau.fr et www.festivaldelhistoiredelart.fr
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