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De la musique sacrée pour Louis XIV sur une rarissime basse de violon

Le 25 novembre 2021, par Philippe Dufour

Une basse de violon, contemporaine de l’inauguration de la Chapelle royale, devrait créer l’évènement : elle s’avère être, à ce jour, l’unique témoin connu de la musique jouée pour Louis XIV à Versailles.

De la musique sacrée pour Louis XIV sur une rarissime basse de violon
Jacques Boquay, actif de 1700 à 1730, basse de violon, vers 1700-1710, à fond et éclisses en érable, table en épicéa, décor peint, vernis à l’huile d’origine, mesure sur le fond : l. 75 cm. 
Estimation : 500 000/600 000 

En mai dernier, au terme d’une restauration de quatre ans, la chapelle royale de Versailles retrouvait toute sa splendeur première. L’édifice peut à nouveau résonner des concerts qui font comme un lointain écho aux musiques données lors des offices royaux, après sa bénédiction du 5 juin 1710. Heureuse coïncidence, l’une des basses de violon sur lesquelles ces partitions baroques ont été interprétées réapparaît aujourd’hui. Ornée d’exceptionnelles peintures, elle s’avère aussi la seule parvenue jusqu’à nous, ayant joué devant le Roi-soleil. Le monarque, on le sait, assistait tous les matins à la messe de 10 heures, et y entendait, sans doute, les sonorités tirées de ce sublime instrument. D’un format abandonné au début du XVIIIe siècle et proche de celui d’un violoncelle actuel – en lequel d’ailleurs elle fut transformée par la suite –, notre basse présente un fond étonnant, car agrémenté d’un décor peint aux grandes armes royales de France, sous une couronne fermée. Dans la partie haute se devinent des restes de volutes feuillagées et, sur la table, des fleurs de lys peintes. Les éclisses (ou ceinture) portent quant à elles l’inscription biblique «Sit nomen Domini benedictum» («Que le nom du Seigneur soit béni»), tirée du psaume 112 du Livre des psaumes. Ces éléments, très inhabituels, ont permis à Grégoire de Thoury, responsable du département mobilier & objets d’art de la maison Aguttes, de mener une enquête qui devait aboutir à la découverte d’une origine très prestigieuse… Si l’iconographie répertoriant de tels artefacts est quasi inexistante – mis à part un grand violon orné de fleurs de lys, sculpté sur la tribune de la musique, à la chapelle royale de Versailles –, ce sont surtout les archives qui attestent de leur existence. «On sait que les instruments commandés au luthier Médard par Jean-Baptiste Lully, surintendant de la Musique du roi de 1661 à 1687, étaient tous aux armes de France et de Navarre, avec la fameuse devise «Nec pluribus impar», explique le spécialiste. Un usage qui semble avoir été une constante à la cour de France, puisqu’on retrouve dans les collections du musée de la Musique-Philharmonie de Paris une autre basse de violon, parée d’armes peintes et d’une devise sur les éclisses. Mais celle-ci est bien plus ancienne, car fabriquée par Andrea Amati en 1572 pour un musicien de Charles IX ! Par ailleurs, les ornements de notre instrument, à l’évidence incomplets, ont permis de déterminer sa taille d’origine. Ainsi, pour restituer les armes royales dans leur intégralité, il faudrait rajouter 5,6 cm en leur centre, à l’endroit où le dos a été scié au moment de la transformation en violoncelle, ce qui porte sa largeur initiale à 59,7 cm. Les ouïes ont été également modifiées, la rosace comblée, le manche et la tête changés.
 

 

 


Un parcours reconstitué
À l’intérieur de l’instrument, une étiquette manuscrite a permis de remonter le fil d’une longue histoire. Des mentions énigmatiques précisent : «d’Harcourt / table de Boquay / le dedans est pendu au magasin» et un numéro d’inventaire «270». On peut en déduire que son auteur est le luthier Jacques Boquay, dont l’activité est attestée à Paris entre 1700 et 1730. Cette basse de violon serait par la suite passée à la famille d’Harcourt, avant d’entrer dans la collection de Charles Enel (1880-1954), grand fabricant parisien de violons et d’altos, puis dans celle de son successeur, le luthier Frédéric Boyer (né en 1926). Célèbre et fort apprécié à la ville et à la cour, Boquay a laissé une vingtaine d’instruments, passés en ventes publiques. Sa période de production connue correspond à la surintendance de Martin Richard de Lalande, qui succède à Lully en 1687 et exerce cette charge jusqu’en 1726. Au vu de ce faisceau d’indices et des grandes armes de France, la basse de violon aurait été livrée à un musicien de la Musique du roi avant la mort de Louis XIV, en 1715. Mais à quelle formation l’instrument fut-il attribué ? À la fin du règne, la vaste entité, restructurée par le souverain, compte plus de 200 chanteurs et instrumentistes répartis en trois corps : l’Écurie, la Chapelle et la Chambre, se partageant l’organisation de la vie musicale quotidienne ou extraordinaire, sous la supervision des Menus-Plaisirs. L’Écurie ne comportant pas de basse de violon, notre artefact proviendrait des deux autres ensembles… La Musique de la Chambre se divise elle-même en deux : la Grande Bande (dite «les vingt-quatre violons du roi») et la Petite Bande (dite «les violons du Cabinet»). Propagatrice du style baroque français, la première joue pour certains dîners, cérémonies et grandes fêtes. La seconde, comptant vingt et un violons, est destinée à animer soirées et divertissements plus intimes.
La piste du premier interprète
Mais la présence du psaume 112 sur l’instrument suggère plutôt qu’il ait eu pour destination l'ensemble de la Chapelle.. Et ce, d’autant plus que la présence des instruments à cordes était plébiscitée dans la musique liturgique royale, pour glorifier Dieu et le monarque. «En consultant L’État de la France, ouvrage édité chaque année, on peut même retrouver les noms des seuls interprètes de basse de violon pour cette formation et pour la période», précise Grégoire de Thoury. Ils sont au nombre de trois : Prosper Charlot (1640-1710), Jean-Baptiste la Fontaine (1667-1729) ou Joseph Marchand (?-1737). On peut donc supposer que l’un d’entre eux a joué sur cet instrument unique, qui bientôt changera à nouveau de mains.

lundi 06 décembre 2021 - 14:30 - Live
Hôtel des ventes, 164 bis, avenue Charles-de-Gaulle - 92200 Neuilly-sur-Seine
Aguttes
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