De la blockchain dans l’art : évolution ou révolution ?

Le 15 février 2018, par Silke Rochelois

Liée à l’apparition des crypto-monnaies, la nouvelle technologie de la blockchain fait aujourd’hui ses premiers pas sur le marché de l’art. Elle y trouve des applications dans différents domaines. Explications et perspectives.

 
© Nicolas Vial

Non seulement il y a de la blockchain dans l’art, mais cette technologie pourrait selon certains «révolutionner» l’industrie. Qu’en est-il ? Cette avancée est-elle comparable à celle engendrée par l’avènement d’Internet ? Cela reste aujourd’hui une affaire de point de vue, car la blockchain n’a pas encore atteint sa maturité et les enjeux de sa mise en application au sein même du marché de l’art sont de taille.
La blockchain et ce qu’elle offre
La blockchain est un registre sécurisé et infalsifiable, comparable à un grand livre comptable. Mais ce registre est partagé en ligne sur un réseau d’ordinateurs comprenant des utilisateurs multiples. Il recense toute transaction qui a lieu à partir de la création du réseau concerné. Ce registre permet aux personnes connectées sur ce réseau d’effectuer des transferts plus rapidement et sans intermédiaire, de manière décentralisée. Autres avantages de la blockchain : elle permet de faire des économies sur les coûts de transaction  et protège des attaques en ligne ; elle instaure la confiance à travers un réseau. Elle élimine les problèmes de duplicatas et peut avoir une multitude d’applications dès lors qu’il s’agit d’enregistrer et de certifier une transaction, un échange ou une identification. La blockchain trouve de ce fait une raison d’être dans l’industrie de l’art.
Les applications au sein du marché de l’art
Le monde de l’art demeure empreint d’une certaine opacité. La circulation de l’information y est, au mieux, partielle. Une partie de ces données bénéficie donc à un certain nombre d’intermédiaires. Grâce à cet accès privilégié à l’information, ces tiers peuvent par exemple aisément assurer le lien entre l’artiste et l’acheteur de l’œuvre d’art (contre rémunération). Selon certains, la blockchain arriverait à point nommé et permettrait de rendre l’industrie plus transparente, décentralisée et fluide en déplaçant ces intermédiaires en périphérie. Ainsi, les domaines d’intervention de la blockchain dans l’art se multiplient, tout comme les start-up qui les mettent en œuvre : en matière de modes de paiement, de provenance et d’authenticité, ou encore de rémunération des artistes.
Un nouveau mode de paiement
Cette utilisation de la blockchain est la plus notoire puisque le bitcoin, monnaie numérique qui fonctionne sans intermédiaire (sans banque), est née avec cette technologie. En tant que moyen de paiement, le bitcoin peut être employé dans n’importe quelle industrie. Et cela touche notamment le marché de l’art. En 2015, le musée autrichien MAK fut le premier musée au monde à acheter une œuvre d’art avec des bitcoins. Plus récemment, la galerie Dadiani Fine Art (Londres) tout comme le portail Ico4.art qui propose une plateforme d’enchères en ligne pour l’art contemporain , ont commencé à accepter différentes crypto-monnaies. D’autres start-up attirent également l’attention, comme Maecenas, qui permet à des investisseurs d’accéder à une œuvre (d’une valeur d’au moins 1 M$) en achetant des parts dans celle-ci par le biais de crypto-monnaies. Ou encore Cointemporary, une galerie en ligne exposant des œuvres digitales, dont l’acquisition ne peut se faire qu’avec des bitcoins. Mais le devenir du bitcoin et des autres crypto-monnaies devises très spéculatives reste incertain. Il peut donc être intéressant de voir quelles sont les autres applications possibles de la blockchain dans le monde de l’art, car elles peuvent aller bien au-delà des services financiers.
Une provenance et une authenticité améliorées
Le sujet de la provenance, ou plus largement de l’authenticité, est l’un des plus sensibles du monde de l’art, et constitue une partie importante de son contentieux. L’enjeu est d’obtenir une information fiable sur les propriétaires successifs d’une œuvre et la certitude que cette dernière n’est pas un faux. Dans ce domaine, l’utilisation d’une nouvelle technologie telle que la blockchain représenterait une réelle avancée. Elle permettrait d’enregistrer en toute sécurité l’identité de chaque propriétaire. La technologie en est encore à ses débuts et les données y sont aujourd’hui entrées manuellement avec l’information à disposition. Au-delà de la provenance, il faut ajouter la difficulté de prouver qu’une œuvre est authentique. Le niveau de complexité dépendra entre autres de l’ancienneté de l’œuvre et du fait qu’elle soit «réelle» ou numérique. Cette authentification s’effectue à l’heure actuelle par le biais d’experts. Il existe toutefois de nouvelles technologies capables d’identifier une œuvre de manière particulièrement efficace (scan 3D, ADN synthétique…). Cette identification serait alors également enregistrée sur la blockchain, ce qui permettrait de réduire de manière significative l’entrée de faux sur le marché. Parmi les start-tup s’étant penchées sur la question, on compte Verisart et Ascribe, qui ont mis en place leur propre système d’authentification et de certification.
Mieux protéger et rémunérer les artistes
La technologie blockchain pourrait aussi être utilisée pour faciliter la protection d’artistes par le biais de leurs droits d’auteur ce que propose la start-up Binded ou afin de mettre en place une forme de «droit de suite» permettant aux artistes de récolter une partie du prix de chaque revente de leurs œuvres (à l’image d’Artlery). Il reste à voir laquelle de ces applications ou lequel de ces projets prendra de l’essor dans les années à venir. L’enthousiasme suscité par la blockchain doit cependant être tempéré par plusieurs défis, auxquels elle doit faire face : sa technologie évolue et n’est pas arrivée à maturité, sa rentabilité pourrait être plus lointaine qu’initialement prévue, et sa réglementation n’est pas encore finalisée. À cela, il faut ajouter que les différents acteurs de la blockchain peuvent avoir des intérêts divergents. À titre d’exemple, tous ne souhaitent pas qu’elle prenne de l’ampleur en tant que registre décentralisé et public. Bien que le marché de l’art désespère d’obtenir une information plus fiable, les enjeux sont tels que certains ne seront pas enclins à partager ces données, ou du moins pas à n’importe quelles conditions. De même, en admettant que ces tiers contribuent et enregistrent leurs informations sur la blockchain, comment s’assurer de son exactitude ? Car, aujourd’hui, l’un des avantages de cette technologie, la confiance propagée à travers un réseau, est également l’un de ses points faibles. Ainsi, plus le nombre de contributeurs est grand, plus se pose la question de la fiabilité des données introduites par les derniers contributeurs, dont la crédibilité n’est pas encore établie. Des éléments de réponse peuvent être suggérés. En effet, quant à la réticence de certains à créer un registre accessible à tous, il existe plusieurs types de blockchains certaines sont «publiques» et d’autres «privées» , ainsi que des protocoles différents avec des objectifs distincts voire contradictoires. De même, il doit être possible de déterminer un nombre optimal de contributeurs à la blockchain, avant que la confiance ne se détériore au sein d’un réseau. De nombreux experts travaillent aujourd’hui sur ces questions, et bien d’autres, afin de donner une chance à la blockchain d’atteindre son véritable potentiel.

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