De l’autre côté du miroir

Le 15 septembre 2017, par Valère-Marie Marchand

Agréé par les monuments historiques, Vincent Guerre est l’un des rares artisans à pouvoir restaurer les miroirs au mercure. Un savoir-faire fascinant et unique au monde.

 

Avec ses reflets changeants, son dos argenté et ses minuscules particules d’étain, le miroir au mercure est un mystère en soi. On ne sait pas toujours d’où viennent ses oxydations. On admire ses effets d’optique et ses variations de couleur sans trop connaître son histoire. Et l’on en oublierait presque qu’il capte la lumière comme nul autre miroir. Acteur numéro un de la galerie des Glaces à Versailles, trophée très en vue dans les cabinets de curiosités, le miroir au mercure est aussi un objet en voie de disparition qui  faute de matière première  est particulièrement difficile à restaurer. Sa production s’est en effet arrêtée en 1850 et ce qui faisait son unicité  soit une feuille d’étain fixé à chaud sur une plaque de verre  est, en raison des risques toxiques, interdit de fabrication. Il n’empêche qu’il a toute sa place dans la décoration et qu’il est considéré par les collectionneurs comme une œuvre d’art à part entière. Ce succès doit beaucoup à Vincent Guerre, fils d’antiquaire et ancien élève de l’École du Louvre, qui lui a redonné ses lettres de noblesse. Cette vocation pas totalement comme les autres a commencé dans un atelier, celui de son père où, enfant, Vincent Guerre aimait à trouver refuge : «Mon intérêt pour ce métier. « Mon père, qui vendait des tableaux anciens à Avignon, avait ses propres ateliers de restauration. Dans l’atelier des bois dorés, on trouvait des tubes de lait concentré sucré que je sirotais en cachette. Ce lieu est devenu peu à peu mon terrain de jeu, puis le déclic s’est produit tout naturellement vers l’âge de 16 ans. Il me paraissait évident de faire un métier d’art, car j’ai toujours eu un côté très manuel. Je me suis inscrit à l’École du Louvre et à la Sorbonne pour suivre des études en histoire de l’art tout en travaillant à mi-temps chez un ébéniste.»
 

La galerie des Glaces au château de Versailles, restaurée par l’atelier Vincent Guerre de 2004 à 2007. © François Poche
La galerie des Glaces au château de Versailles, restaurée par l’atelier Vincent Guerre de 2004 à 2007.
© François Poche


Un geste d’origine
En 1979, l’aventure se poursuit à Paris lorsque, dans le quartier de Drouot et par le plus grand des hasards, Vincent Guerre croise la route d’un marchand de cadres anciens, très apprécié par les collectionneurs. «Un jour, je me suis présenté à Mr Marcus pour lui proposer mes services. Celui-ci m’a simplement demandé de vider deux de ses remises et m’a dit tout de go : “Je connais votre père, je vous fais confiance. Votre prix sera le mien !” J’ai donc pris un lot de cadres que j’ai revendus à un antiquaire. Après, je n’ai jamais perdu de vue la maison Marcus qui était installée dans une ancienne salle d’escrime. Ce lieu qui servait à présent de boutique de tableaux anciens avait gardé toute sa poésie.» Et c’est justement ce supplément d’âme qui incite Vincent Guerre à racheter ce local quelques années plus tard. Entre-temps, l’un de ses prestataires le met quasiment au pied du mur en lui demandant de restaurer des miroirs anciens avec des éléments d’époque.

«Mon intérêt pour ce métier s’est fait par pure gourmandise lorsque j’étais à avignon.»

La part d’infini
Pour ce faire, Vincent Guerre dispose d’un atout de taille : un stock impressionnant de miroirs anciens. Cette collection de 500 m2 de miroirs de toutes dimensions lui permet de mettre son savoir-faire au service de pièces rarissimes. Ce fut le cas pour les quarante-huit miroirs qu’il a remplacés dans la galerie des Glaces du château de Versailles et ce sera une aide précieuse pour restaurer certaines pièces de l’hôtel de Bourbon-Condé à Paris. Travaillant avec des artisans spécialisés, Vincent Guerre prend en charge un miroir de A à Z, dans le respect de sa technique et de son histoire. «La spécificité de notre atelier, c’est de travailler sur du matériau ancien et de faire la synthèse entre différents métiers. Quand j’ai recours à des savoir-faire modernes, je le fais dans l’esprit du XVIIe ou XVIIIe siècle. À l’époque, le verre était travaillé par transparence. L’étape de l’étamage venait après. Maintenant, on me demande d’intervenir sur un miroir déjà étamé et de refaire des gravures ou des biseaux à l’aveugle, puisque l’étain est déjà en place. C’est une conception intellectuelle fort différente.» Du miroir Régence à la glace Renaissance, du miroir sorcière au miroir déformant, des miroirs à facettes au miroir Art & Crafts, il n’y a pas de mission impossible pour Vincent Guerre qui restaure également les encadrements qui vont avec. «Le miroir au mercure est un être vivant. On n’est jamais à l’abri d’une brisure au moment de la découpe et son oxydation évolue sans cesse. Le miroir reflète ce que je ne connais pas encore et c’est cette part d’infini qui me passionne», dit-il en souriant, songeant déjà à ses prochaines découvertes.

 

© Atelier Vincent Guerre
© Atelier Vincent Guerre
VINCENT GUERRE
EN 4 DATES
1979
Quitte Avignon pour Paris
1987
Devient expert en cadres anciens
2004
Commence la restauration de la galerie des Glaces à Versailles
2014
Participe au réaménagement de la salle du mobilier XVIIIe au département des Objets d’art du musée du Louvre
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