facebook
Gazette Drouot logo print

De Céline à Dubuffet, le parcours sulfureux de François Gibault, collectionneur

Le 09 décembre 2021, par Véronique Prat

Avocat talentueux et collectionneur raffiné, François Gibault est un rebelle travesti en notable, qui vit entouré de livres rares et d’objets d’art. Il lève parfois le voile dans des « Mémoires » curieusement rédigés dans l’ordre alphabétique …

De Céline à Dubuffet, le parcours sulfureux de François Gibault, collectionneur
François Gibault chez lui, en octobre 2021.
© Photo Raphaël Gaillarde

Il n’est pas facile d’esquisser le portrait de François Gibault. Il a beau avoir écrit ses mémoires (Libera me, éd. Gallimard) sur plus de 420 pages, il ne livre rien de lui-même : il est tout et son contraire. Cet homme cultivé était un cancre à l’école, collé plus tard à Sciences-Po avant de se tourner sans enthousiasme vers des études de droit ; ce grand bourgeois n’a pas détesté s’encanailler ; cet avocat célèbre a été le défenseur de l’OAS et de Kadhafi ; ce collectionneur au goût affûté hante aussi les brocantes. Il lâche tout de même une confidence : « J’habite cette maison depuis 89 ans, je suis né ici et c’est là que je travaille. » L’endroit ne manque pas d’allure, une rue calme et chic du VIIe arrondissement parisien, un appartement avec une belle hauteur sous plafond, un parquet Versailles… On s’attendrait à découvrir sur les murs des portraits de Rigaud ou de Largillière. On reste abasourdi : on est entouré d’une quinzaine de toiles, gouaches et dessins de Dubuffet, de ses débuts aux années 1980. On apprendra que François Gibault est le président de la fondation de ce peintre épris de sauvagerie, dont il fut l’ami jusqu’à son dernier jour. Il l’a connu par la femme de Louis-Ferdinand Céline, dont il est l’exécuteur testamentaire et à qui il a consacré une biographie en trois volumes. Dubuffet, Céline : décidément, Gibault aime les personnalités sulfureuses. Il se lève pour prendre sur une petite table le moulage en bronze d’une main aux doigts longs et effilés ; « Céline avait une main de femme », murmure-t-il. Il avait fait la connaissance de Lucette Almansor, l’épouse de l’écrivain, en 1962. Entre eux, l’entente fut immédiate, intime, durable. Pour la décrire, il a une jolie formule : « C’est un chêne et un roseau, fidèle en toutes circonstances et généreuse à la folie. » Ensemble, ils vont travailler sur les archives laissées par Céline dans la maison que le couple habitait à Meudon, où, tous les week-ends, ils se retrouvaient pour classer les documents, les manuscrits, les lettres. Quinze ans plus tard, François Gibault rédigera la première biographie de l’écrivain et, après la mort de Lucette, à 107 ans en 2019, il deviendra le gardien du temple.

 

Jean Dubuffet (1901-1985), Un lieu abrégé, 1975, huile sur toile. Collection François Gibault. © Photo Raphaël Gaillarde
Jean Dubuffet (1901-1985), Un lieu abrégé, 1975, huile sur toile. Collection François Gibault.
© Photo Raphaël Gaillarde

Marcher tout seul dans la vie
Il est malaisé d’imaginer deux personnalités aussi contrastées que Dubuffet et Gibault. Le premier, né au Havre dans une famille de négociants en vins, hésitera longtemps entre le commerce et la peinture. Son œuvre protéiforme, faite de bricolages, de formes agressives et de couleurs bariolées, est aussi déconcertante que son personnage, anticonformiste, toujours là où on ne l’attendait pas. Selon Gibault, « il croyait disposer du droit de ne jamais faire comme tout le monde, de ne recevoir aucune leçon de quiconque et de marcher tout seul dans la vie, pour aller où bon lui semblait, d’un pas pressé mais tranquille, quand et comme il lui plaisait. Ni pluriel ni grégaire mais singulier et libre, c’était un seigneur qui vivait dans sa tanière. » Gibault, lui, a le profil émacié d’un officier de cavalerie, le crâne lisse, l’œil sévère derrière de petites lunettes rondes, le ton tranchant. Élevé à la dure, il pratique encore aujourd’hui un ascétisme à la limite du masochisme : un bain glacé le matin, pas une goutte d’alcool, une nourriture d’oiseau. « J’ai passé ma vie à plier mon corps », écrit-il dans son autobiographie Singe, « à le tordre, à le torturer, à l’obliger, à le contraindre, à boire quand je n’ai pas soif, à ne pas manger quand j’ai faim, à me dépenser quand je suis fatigué».  Lui aussi insoumis aux normes en vigueur, Dubuffet ne cessa de tenter de nouvelles recherches, de se laisser guider par une imagination inépuisable, de modifier constamment son style très singulier qui mêle le réel et l’imaginaire. Il s’inspire de l’art des autodidactes, des enfants et des marginaux qu’il collectionne. « Il m’a conduit sur des chemins nouveaux, confie François Gibault, m’extirpant du milieu bourgeois dans lequel j’étais encore plongé et des modes de pensée du monde très étroit dans lequel j’avais vécu. Lui et Céline ont refait mon éducation. Pour moi, ces deux génies français du XXe siècle sont inséparables et il se trouve que par miracle j’étais, comme avocat de Mme Céline et comme président de la fondation Dubuffet, un peu l’héritier de l’un et de l’autre. »

«Dubuffet et Céline ont refait mon éducation. Pour moi, ces deux génies français du XXe siècle sont inséparables.»

La première exposition de Dubuffet en 1944 fait scandale, on le traite de barbouilleur. Mais rien n’arrête sa quête d’innovation : en 1962, il entamera un grand cycle qui l’occupera durant douze ans, « L’Hourloupe », qui débute avec d’étranges dessins au stylo-bille puis s’épanouit en gouaches, toiles, sculptures en polystyrène pour s’achever en architectures, avec la construction de la Closerie Falbala, qui deviendra célèbre avec son motif caractéristique et immédiatement reconnaissable de hachures et d’aplats tricolores contenus dans d’épais cernes noirs. Chaque année, François Gibault emmène les membres de la fondation pique-niquer à Périgny-sur-Yerres, à la Closerie Falbala dorénavant classée monument historique. L’homme a le sens de l’amitié.

 

Jean Dubuffet (1901-1985), Staub Herbert 1974, crayons de couleur sur papier. Collection François Gibault. © Photo Raphaël Gaillarde
Jean Dubuffet (1901-1985), Staub Herbert 1974, crayons de couleur sur papier. Collection François Gibault.
© Photo Raphaël Gaillarde

Au-delà de l'amitié
En 1992, il fait la connaissance de Filip Nikolic, un jeune homme de 18 ans qui connut la gloire en formant avec deux amis un boys band, les 2Be3, qui vendront deux millions de leur premier album, Partir un jour. François Gibault évoque sa relation affective avec Filip auprès duquel il joue les pygmalions, qu’il présente à Claude Pompidou, au roi du Maroc, à Johnny Hallyday, à Carla Bruni, à Fabrice Luchini ou à Jack Lang. « J’ai emmené ce gamin en Amérique, en Russie, dans beaucoup d’autres pays et dans les meilleures maisons. » Au restaurant, ils vont soit chez Lipp manger des harengs pommes à l’huile ou des poireaux vinaigrette avant d’avaler une tarte Tatin inondée de crème fraîche, soit au Voltaire se régaler d’un filet au poivre ou de boudin aux pommes. Le chanteur mourra à 35 ans mais, conclut Gibault : « Je lui ai apporté un bagage culturel et lui m’a rendu ma jeunesse. » Autres amitiés solides, le graveur et sculpteur Pierre-Yves Trémois et Françoise Sagan qui l’intrigue et le fascine, « verte comme un cep, et branlante à souhait sur ses petites jambes de papier mâché, elle était la reine de la nuit, rescapée d’à la recherche du temps perdu avec son nom de prince et ses airs de chien battu».  Elle le reçoit chez elle, près de Honfleur, en Normandie, avec Jacques Chazot et Bernard Frank. Elle est alors mariée avec Bob Westhoff, ancien officier de l’US Air Force qui deviendra un intime de Gibault. Le couple divorce après deux ans de mariage, mais continue à vivre ensemble. À Gibault qui s’en étonne, Sagan répond : « Je trouve les hommes célibataires beaucoup plus séduisants que les hommes mariés. » Elle lui adresse des petits mots qu’il a précieusement gardés : « Cher François Gibault, je vous confirme que je vous recevrai volontiers dans mon caveau de Seuzac à l’heure de votre mort. Je vous embrasse. Françoise Quoirez. » Au-delà de l’amitié, il y a la tendresse de Gibault pour cet enfant de 10 ans dont la trottinette traîne dans l’entrée de l’appartement, petit bonhomme aux cheveux bruns ébouriffés et aux yeux bridés, son fils adoptif auquel il a dédié ses mémoires : « À César Peng, l’avenir du monde ». Il lui dédie aussi ce qui lui reste d’années à vivre, et lui doit la découverte de l’amour paternel : « Ce petit Chinois m’apprend tous les jours quelque chose et, avec lui, j’ai l’impression de retourner à l’école, que j’ai tant détestée. J’y prends goût et je suis, pour la première fois de mon existence, assidu et respectueux de mon maître… »

à voir
« Dubuffet / Villeglé : une exposition dans la ville »
jusqu’au vendredi 7 janvier 2022
Fondation Dubuffet,
137, rue de Sèvres, Paris VIe.
www.dubuffetfondation.com


 « Jean Dubuffet »
jusqu’au dimanche 12 juin 2022
Fondation Gianadda, Martigny (Suisse).
www.gianadda.ch

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne