David Zwirner, de New York à Paris

Le 17 octobre 2019, par Alain Quemin

À l’approche du Brexit, la puissante galerie David Zwirner ouvre une antenne parisienne. L’événement s’inscrit dans une tendance plus générale à l’internationalisation et à la croissance continue des principaux acteurs du marché.

David Zwirner dans son bureau à New York, en 2017.

En ce mois d’octobre, David Zwirner s’installe à Paris. Alors que la perspective du Brexit se profile depuis des années, cette galerie également installée à Hong Kong et à Londres entend continuer à accéder librement au marché unique européen. Dans une interview au Financial Times, David Zwirner expliquait : «Le Brexit change la donne. Après le mois d’octobre, ma galerie de Londres sera une galerie britannique, plus une galerie européenne.» La décision est réconfortante pour Paris, qui voit clairement confirmé son statut de capitale d’Europe continentale du marché de l’art. Alors qu’en France le poids de Berlin est souvent surestimé, ce choix envoie un signal clair. D’autant que, au tout début de ce mois-ci, son puissant concurrent britannique White Cube, également établi à Hong Kong outre ses deux espaces londoniens (et qui recherchait de longue date une adresse adaptée à Paris), a aussi annoncé son arrivée en France, probablement avenue Matignon. Au même moment, l’ouverture d’un espace parisien d’un autre poids lourd international, Pace, fait l’objet de rumeurs persistantes. Les nouveaux venus renforceront considérablement le poids des acteurs internationaux d’origine anglo-saxonne, déjà représentés depuis des années par le géant Gagosian et par son importante consœur Marian Goodman.
À la conquête du marché international
Si la galerie David Zwirner est fréquemment renvoyée à la nationalité allemande de son fondateur, elle est en réalité d’origine… états-unienne. C’est en 1993 que le natif de Cologne a ouvert son premier espace en plein cœur de Manhattan, dans le quartier de SoHo, qui constituait alors la Mecque des galeries d’art contemporain. Il ne s’est ensuite installé qu’en 2002 sur la 19e rue Ouest, dans le nouveau district leader de Chelsea. Il y rejoignait Gagosian, qui, après un premier échec d’implantation trop précoce en 1985, rencontrait un succès fulgurant avec sa seconde tentative, réalisée en 1999. Pour David Zwirner également, le développement a alors été considérable, avec, dès 2007, un second espace dans un hôtel particulier de l’Upper East Side de Manhattan. En 2012, l’enseigne a ouvert une antenne à Londres, dans un autre hôtel particulier, au cœur du quartier de Mayfair. À l’occasion de son vingtième anniversaire, en 2013, elle a inauguré à New York un spectaculaire immeuble sur cinq niveaux, toujours à Chelsea, sur la 20e rue Ouest, avant de s’installer aussi, en 2018, en plein cœur de Hong Kong. Prochaine étape après l’implantation parisienne : un nouvel espace sera inauguré à l’automne 2021, encore à New York, en plein Chelsea, sur la 21e rue. Il s’agira de la première galerie conçue par l’architecte star Renzo Piano… davantage habitué à créer des musées. L’internationalisation de David Zwirner relève donc d’une croissance spectaculaire plus large, qui passe également par un renforcement de son implantation new-yorkaise, et tout particulièrement à Chelsea. Aujourd’hui, la galerie défend une liste très solide de soixante-six artistes parmi les chouchous du marché, dont Marlene Dumas, Jeff Koons, Yayoi Kusama, Bridget Riley, Thomas Ruff, Richard Serra ou Luc Tuymans. On est cependant loin du leader incontesté Gagosian, qui représente, fait inégalé, le double de créateurs, souvent encore plus reconnus… ou chers. En la matière, il est surtout talonné par les autres poids lourds, Marian Goodman (installée à New York, Londres et Paris) ou Thaddaeus Ropac (établi à Salzbourg, Paris et Pantin ainsi qu’à Londres). Dans cette compétition internationale au sommet, la galerie David Zwirner jouit d’un outil de travail somptueux, avec des locaux très vastes voire immenses et parfaitement localisés. À Paris, elle investit l’ancien espace d’Yvon Lambert, occupé ensuite par ses successeuses de VNH, rue Vieille-du-Temple, en plein cœur du Marais.
Paris dans la concurrence
Dans un marché aussi mondialisé que celui de l’art contemporain, il convient de situer l’ouverture de l’espace parisien dans un cadre géographique élargi, et d’évoquer quelques concurrents. : aussi internationale soit-elle, la galerie David Zwirner reste fondamentalement une structure établie à New York, et plus précisément encore à Chelsea, comme chacune des big four. Le leader du marché, Gagosian, possède pas moins de cinq espaces dans la ville, dont deux dans le même quartier, notamment le très vaste flagship de la 24e rue. C’est ce local qui a obligé les galeries désireuses de rivaliser à investir dans des lieux toujours plus immenses. Les implantations de Los Angeles, San Francisco, Londres (trois adresses), Paris (et Le Bourget), Genève, Bâle, Rome, Athènes et Hong Kong complètent cet empire. Pace, qui s’était quelque peu laissé distancer par ses concurrentes, vient d’inaugurer en septembre un somptueux immeuble situé à Chelsea, sur la 25e rue ; New York (un seul espace), Palo Alto en Californie, Londres, Genève, Hong Kong et Séoul tissent un important réseau international. La galerie a disposé un temps d’un bureau à Paris, où un prochain retour est probable. Dernière géante du secteur, Hauser & Wirth, d’origine suisse, possède à New York également un immeuble sur cinq niveaux, sur la 22e rue Ouest. elle investira prochainement, à deux pas, un bâtiment neuf tout aussi immense. La galerie est également installée à New York, dans l’Upper East Side (69e rue Est), à Los Angeles, Londres, dans la campagne anglaise du Somerset, dans trois villes de Suisse (Zurich, Saint-Moritz et Gstaad), ainsi qu’à Hong Kong. Un ambitieux projet est actuellement en cours de finalisation en Espagne, à Minorque. Mais elle n’est pas présente à Paris.
Un univers impitoyable
La galerie David Zwirner invoque le Brexit pour justifier son extension en France, mais une rivalité sans merci oppose les quatre géants. D’autant que celle-ci apparaît renforcée par la disparition à échéance plus ou moins proche du leader : Larry Gagosian, aujourd’hui âgé de 74 ans, ne possède pas d’héritier pour prendre sa suite à la tête de l’empire qu’il a bâti. La concentration et l’internationalisation du marché sont en réalité des phénomènes de fond, qui touchent aussi les grandes galeries d’origine française : outre Paris, Perrotin s’est implanté à New York, Hong Kong, Séoul, Tokyo et Shanghai ; Almine Rech à Bruxelles, Londres, New York et Shanghai également ; Templon et Nathalie Obadia à Bruxelles ; Kamel Mennour à Londres… Car il en va des galeries d’art comme du poker : lorsqu’un des joueurs augmente sa mise sur la table, les concurrents sont obligés de suivre… ou de se retirer de la partie. Celles qui entendent rester dans la course en tête sont désormais contraintes de multiplier leurs investissements, à la fois en se dotant d’un espace principal toujours plus étendu et offrant des volumes d’exposition de haut niveau, mais aussi en multipliant leurs lieux d’implantation dans le monde. L’activité de galeriste, qui n’était pas traditionnellement à forte intensité capitalistique, a basculé dans un nouvel univers relevant quasiment d’une logique industrielle. Aujourd’hui, le Brexit accélère les choses. Mais il n’explique pas tout. 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne