David Brolliet, un collectionneur qui rêve d’art et d’Afrique

Le 05 novembre 2020, par Carine Claude

Pour David Brolliet, célèbre collectionneur suisse, l’art contemporain africain fut une révélation. Entre Biennale de Dakar et projets muséaux au Sénégal, comment conjugue-t-il amour de l’art et conscience humaniste ?

David Brolliet devant Convertible Sculpture (Car) (2005) d’Erwin Wurm.
©  Erwin Wurm. Collection David H. Brolliet. Photo Alexis Reynauda

Éclectique. Le mot revient souvent pour définir la collection élaborée patiemment par David Brolliet au cours des quatre dernières décennies. Riche de plus de mille œuvres contemporaines, et où des pièces d’artistes émergents africains côtoient les grands noms de la scène des années 1990, notamment les stars du marché de l’art Cindy Sherman et Olafur Eliasson. Éclectique aussi, le parcours aux multiples vies du Genevois qui aime à se définir comme un « art lover ». Producteur, chanteur et acteur à ses heures, il sillonne les foires internationales, s’engage plusieurs années pour le prix Marcel-Duchamp, s’active sur les cimaises du Mamco de Genève auquel il a donné et prêté quantité d’œuvres. Sa marque de fabrique ? Une proximité et un engagement sans faille envers les artistes qu’il collectionne. En 2015, sa découverte de l’Afrique fut un électrochoc. Depuis, il donne un virage radical à sa vie et à sa collection en l’orientant vers la quête de jeunes talents africains, tout en défendant une vision humaniste du patrimoine contemporain du continent. Depuis Dakar, où il séjourne régulièrement, David Brolliet revient sur ses projets et ses engagements en faveur d’un « art du Sénégal, pour le Sénégal ».
 

Médéric Turay, Akwaba (rouge, 2019). © Mederic Turay. Photo Alex Pittet. ollection David H. Brolliet
Médéric Turay, Akwaba (rouge, 2019).
© Mederic Turay. Photo Alex Pittet. ollection David H. Brolliet


Comment avez-vous découvert l’art contemporain africain ?
Je suis un autodidacte, pas un expert ni un historien d’art. Ma collection s’est construite avec l’œil et la passion. À l’âge de 18 ans, j’ai commencé par acheter des œuvres qui me plaisaient et qui m’interpellaient, sans vraiment avoir l’intention d’en faire une collection ; Barthélémy Toguo, Romuald Hazoumè et Frédéric Bruly Bouabré ont ainsi été les premiers artistes africains à la rejoindre. Mais je ne connaissais rien à ce continent, même si j’ai toujours pensé qu’il avait beaucoup de choses à nous apporter. J’y suis parti en vacances pour la première fois en 2015, mais c’est en 2016 que j’ai découvert Dakar et sa Biennale. J’ai été complètement subjugué par la richesse de sa programmation, aussi bien la partie officielle que le off.
Collectionnez-vous les arts traditionnels d’Afrique de l’Ouest ?
Pas l’art premier, car je ne pense pas que l’on puisse tout faire, mais je m’y intéresse en tant qu’amateur de belles choses. À Genève, mes amis Barbier-Mueller m’ont toujours montré des œuvres extraordinaires. Elles sont terriblement contemporaines par leur beauté, leur simplicité, l’utilisation de leurs matériaux. Il n’est pas surprenant qu’elles aient influencé Picasso et tant d’autres. Sans doute ces œuvres ont-elles marqué mon subconscient et orienté mon goût. Pour moi, l’art africain est un tout, de ses débuts à aujourd’hui.
Pensez-vous que les artistes contemporains africains s’inscrivent dans cette longue histoire ? Ou cherchent-ils à s’en affranchir ?
Je ne peux pas parler pour eux. Leurs références sont fortes, même s’il y a aussi une envie de passer un cap tout en respectant l’héritage artistique. Je pense surtout qu’ils ont un regard d’observateurs de la vie d’aujourd’hui. Certains veulent faire passer un message, d’autres sont motivés par un pur besoin de création. J’aime comprendre la créativité, le médium, l’intention de l’artiste, car j’accorde beaucoup d’importance au contact et à l’enrichissement des uns et des autres. Tous ces jeunes artistes ont en commun de vouloir s’exprimer et rêver.
Quels artistes avez-vous récemment découverts ?
De nombreux artistes sénégalais ont intégré ma collection : Badou Diack, Fally Sène Sow, Ndoye Douts, Kemi Bassene… Je les ai surtout rencontrés au moment de la Biennale de Dakar en 2016. Par exemple, Kemi Bassene, qui est également commissaire d’exposition à Paris, avait présenté au musée Théodore-Monod un très bel échiquier en poudre de bois de récupération. Sa manière d’aborder la pollution et la révolution écologique me touche. De son côté, Fally Sène Sow raconte la vie quotidienne de Colobane, le quartier populaire très dense où il vit à Dakar. Dans ses créations sur et sous verre, il fait intervenir des matériaux de la rue, réutilise des pare-brise… Lui aussi porte un message écologique et social, une sorte de carte postale de son quotidien, comme le faisaient Dufy ou Cézanne en leur temps. Tous ces artistes abordent des questionnements politiques et humanitaires essentiels, mais avec une forme de légèreté, de délicatesse et un esprit taquin qui dédramatisent le message. Fally Sène Sow a d’ailleurs été retenu pour la sélection officielle de la Biennale de 2020, même si cette dernière n’a pas eu lieu, quel bonheur pour moi que ce petit frère ait été choisi !

 

Aliou Diack, dit Badou, Arche de Noé (2018). © Aliou Diack. Courtesy Collection David H. Brolliet
Aliou Diack, dit Badou, Arche de Noé (2018).
© Aliou Diack. Courtesy Collection David H. Brolliet


Vous semblez entretenir des relations très fortes avec les artistes que vous collectionnez…
Exactement. Je ne peux pas acheter une de leurs œuvres sans rencontrer les artistes, leur parler et apprendre à les connaître. Je partage leur quotidien, je vais dans leur quartier, nous prenons nos repas dans un même plat. C’est comme ça que je peux les comprendre et les accompagner. Les artistes sont ma famille. En tant que collectionneur, je suis un ambassadeur de l’art contemporain. Je suis là pour mettre en avant ces créateurs dans les médias, expliquer au grand public l’expression actuelle. Par exemple, il y a des années, j’ai voulu acheter une œuvre de Combas, mais l’échange s’est mal passé avec lui. Il n’est donc pas dans ma collection, et je n’ai aucun regret ! Ma collection est faite d’impulsions, d’envies et de partages que je ne peux pas toujours expliquer clairement.
De quelle manière vous êtes-vous impliqué dans la Biennale de Dakar ?
C’est un événement de portée incroyable. Toute l’Afrique s’y donne rendez-vous. Le off à lui seul rassemble plus de trois cents propositions artistiques. Dakar est devenue une grande capitale culturelle. Je ne peux pas en dire plus pour le moment, mais je prépare quelque chose pour la Biennale de 2022. Dans ma trajectoire de collectionneur, lorsque j’ai choisi Paris plutôt que Londres pour m’impliquer dans le prix Marcel-Duchamp, j’ai fait le choix de la francophonie plutôt que celui de l’argent. C’est un peu la même chose ici.
Quels sont vos autres projets au Sénégal ?
J’ai pris une décision importante. Dakar va devenir la base de la collection David H. Brolliet Genève en Afrique. Cet objectif vient d’être acté par un accord avec le Musée des civilisations noires (MCN), un musée d’État. Mon discours est clair : l’art africain en Afrique aux Africains. Je suis pour que le patrimoine sénégalais reste au Sénégal. J’ai offert au musée une œuvre importante de Viyé Diba, un artiste majeur, que j’ai achetée pendant mon séjour à Dakar. Ce prêt à long terme deviendra un don. Dans cette même stratégie, j’ai prêté une vidéo de Mounir Fatmi pour l’exposition itinérante «Prête-moi ton rêve», qui a démarré à Casablanca et voyage depuis dans toute l’Afrique. C’est un virage total pour ma collection. Après un grave accident en 2010, j’ai remis en question mes objectifs de vie et mes priorités. Mon but n’est pas de créer un musée. Peut-être une fondation, mais je ne suis pas venu en Afrique pour mettre mon nom sur un bâtiment. Je vais probablement programmer des résidences entre artistes africains et occidentaux. Ici, les gens utilisent souvent l’expression «On est ensemble». C’est exactement ça : je ne suis pas là par condescendance ni pour me mettre en avant, mais pour apporter un juste retour à tous ces artistes qui m’émerveillent et me permettent de m’épanouir.

David Brolliet
en 5 dates
1960
Naissance, le 11 mai, à Genève
1978
Débute sa collection
2015
Premier voyage en Afrique
2016
Découverte de la Biennale de Dakar
2018
Exposition de la collection David H. Brolliet à la fondation Fernet-Branca
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