Dans l’œil de Cézanne

Le 10 mars 2020, par Marie-Laure Castelnau

Le maître d’Aix s’est nourri de la peinture transalpine et est devenu, à son tour, une référence pour les artistes italiens modernes. Le musée Marmottan Monet propose un voyage inédit, pensé avec exigence et pédagogie.

Paysage en Provence, 1879-1882, huile sur toile, 54,7 65,5 cm, détail, Hakone, Pola Museum of Art.
© Pola Museum of Art

Il détestait voyager et n’a jamais mis le pied en Italie : la Provence fut sa seule patrie. Un pays qu’il arpentait, infatigable amoureux de ses paysages, de sa lumière, de ses couleurs. «Quand on est né là-bas, affirmait-il, c’est foutu, rien ne vous dit plus». Il n’empêche. Paul Cézanne (1839-1906) rêvait d’Italie et a été très influencé par la peinture de la péninsule. C’est ce que démontrent avec brio Alain Tapié, directeur honoraire des musées de Caen et de Lille, et Marianne Mathieu, directrice scientifique du musée Marmottan Monet. Avec une sélection de ses toiles présentées à la lumière de chefs-d’œuvre italiens des XVIe et XVIIe siècles, les commissaires font apparaître les liens qui l’unissent aux maîtres établis à Venise, Naples et Rome comme le Tintoret, Bassano, le Greco, Giordano ou Poussin. Pas moins de quarante-trois prêteurs – collections particulières, musées français ou étrangers – se sont laissé convaincre et ont permis de réunir une soixantaine de tableaux, dont une trentaine – méconnus pour certains – du maître d’Aix. Parfois considéré comme un rustre, l’artiste avait en réalité une grande culture classique, lisait les poètes Ovide et Virgile et passait de longues heures aux musées du Louvre ou de sa ville, où il étudiait les œuvres de maîtres anciens. «Il ne s’agit pas pour lui de copier, mais plutôt de s’imprégner de l’esprit de la peinture de ses prédécesseurs et de s’en emparer pour créer une œuvre nouvelle et singulière», explique Marianne Mathieu. Dès le début du parcours, la confrontation d’un portrait de sa main avec l’un du Greco en est l’illustration : la Femme à l’hermine (1885-1886) rend hommage, à sa manière, au Portrait de jeune fille du Crétois, qui séjourna à Venise. Loin de plagier l’œuvre, il en garde l’esprit et la modernise. Cézanne étudiera avec attention la touche des maîtres de la lagune, avec cette volonté de modeler la peinture, comme s’il était sculpteur. Il retient aussi le dynamisme des compositions italiennes qui permet d’accentuer le tragique du sujet, la terribilità – on retrouve par exemple dans Le Meurtre (vers 1870) les deux diagonales de La Déploration du Christ du Tintoret. Plus tard, en quête d’un nouvel ordre classique, le Provençal se réfère à Rome et à Poussin ou Millet. En témoigne sa Montagne Sainte-Victoire (vers 1890), faisant écho aux monts Albains placés par le second dans son Paysage classique. L’artiste brise cependant l’unité chromatique pour donner toute son intensité à la toile : la couleur est pour lui un outil essentiel, avant le dessin lui-même, pour faire ressortir la forme, le volume et la lumière. L’aventure transalpine de Cézanne se poursuit avec les peintres du Novecento. S’inscrivant dans la continuité de l’histoire picturale, lui-même devient une référence pour bon nombre d’entre eux. La fin du parcours est exemplaire, notamment avec ces trois tableaux de baigneuses : celui de l’artiste, encadré par ceux de Morandi et de Pirandello. Le maître d’Aix leur a légué sa liberté, les corps s’entremêlant jusqu’à parfois ressembler à des arbres. Cette exposition invite ainsi à un dialogue inédit et pédagogique entre les œuvres. Elle apprend surtout à regarder et ressentir, avec l’œil de Cézanne. «Je peins comme je vois, comme je sens – et j’ai les sensations très fortes», disait-il.

«Cézanne et les maîtres. Rêve d’Italie»,
musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris 
XVIe, tél. : 01 44 96 50 33.
Jusqu’au 5 juillet 2020.
www.marmottan.fr
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