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Danièle Devynck, la culture au cœur des territoires

Le 15 décembre 2017, par Stéphanie Perris

À la tête du musée Toulouse-Lautrec depuis 1988, la conservatrice revient sur les missions d’un musée en région. Entre programmation et passion, rencontre sur les terres albigeoises.

Danièle Devynck, la culture au cœur des territoires
Henri de Toulouse-Lautrec, La Comtesse Adèle de Toulouse-Lautrec, 1881, huile sur toile.
© Musée Toulouse-Lautrec, Albi, France

Le Palazzo Reale de Milan consacre à Toulouse-Lautrec une vaste exposition. Comment est né ce projet ?
Le choix d’une grande exposition Toulouse-Lautrec, la première consacrée au peintre français à Milan, est une initiative italienne. Nous avons décidé de travailler sur l’écriture de Toulouse-Lautrec et la façon dont il la forgeait en s’emparant à la fois de l’influence du japonisme  mon sujet de recherche  et de la photographie, un support qui se développe à la fin du XIXe siècle ; Toulouse-Lautrec maîtrise le médium, non qu’il soit photographe lui-même, mais il l’utilise comme une prise de notes plus rapide que le croquis. Plus novateur encore, il avait recours à la photographie comme support même d’expression, ce qui est montré dans l’exposition. On a très souvent dit que Toulouse-Lautrec rejetait son image. C’est vrai que nous ne connaissons qu’un seul autoportrait de lui  conservé à Albi et prêté à Milan. Il s’est fait photographier, en revanche, toute sa vie : enfant, dans son milieu familial, mais aussi adulte en se mettant en scène, ou en inventant des mises en situation. On parlerait aujourd’hui d’happenings. Toulouse-Lautrec est finalement l’un des premiers à faire ce que les artistes du XXe siècle feront avec la photographie : jouer de son corps et de son image.
Ce type d’exposition hors les murs est-il fréquent ?
C’est systématique dans la politique du musée Toulouse-Lautrec, dès lors qu’il y a un vrai contenu scientifique qui correspond à notre mission : celle de faire connaître l’artiste. Nous avons organisé beaucoup d’expositions à l’international : c’est d’ailleurs comme cela que l’on a développé les contacts avec le Japon dès 1997. N’oublions pas que le musée d’Albi a un statut particulier d’établissement public. Il est détenteur du droit moral sur l’œuvre de Toulouse-Lautrec. À chacune de nos présentations hors les murs  et en particulier à l’étranger , le musée intervient d’abord et avant tout comme un acteur culturel, mais il est également un outil de promotion de notre région. C’est finalement un double ambassadeur.

 

Maurice Guibert, Henri de Toulouse-Lautrec louchant, en habit japonais, vers 1892.
Maurice Guibert, Henri de Toulouse-Lautrec louchant, en habit japonais, vers 1892.

Pensez-vous qu’un musée est partie prenante du développement d’un territoire, pour citer Jean-Jacques Aillagon, qui vous a remis les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur en 2011 ?
C’est un aspect que l’on théorise davantage aujourd’hui, mais j’en suis convaincue depuis longtemps. La culture est un outil de développement, elle donne du sens, elle affirme l’identité d’un territoire. En parallèle de son poids économique indéniable, je crois que l’art et la culture sont également, plus que jamais, fondamentaux pour créer du lien.
Quelles sont les principales difficultés auxquelles est confronté un musée en région ?
Aujourd’hui, le problème financier est le plus délicat, car il implique des équipes restreintes, il impose d’être extrêmement vigilant lorsque l’on monte une exposition, il signifie aussi de ne pas nécessairement pouvoir faire de campagnes de promotion pour attirer de nouveaux visiteurs. Si le public des musées se fidélise, la barre est toujours plus haute pour lui donner des événements de tout premier plan. Mais la demande est là.
Quel est votre public ?
Un musée a des publics, et non pas un public. C’est pour cela que l’on a créé, voilà maintenant une quinzaine d’années, un service dédié, pour réfléchir à l’approche spécifique que l’on peut proposer pour les scolaires, les handicapés, pour le public local et régional ou celui davantage touristique. Cela suppose des réflexions qui ont des impacts en termes d’accrochage, de programmation culturelle ou d’actions pédagogiques. C’est le travail du conservateur et de l’équipe culturelle de les prendre en compte. L’an passé, nous avons reçu 178 000 visiteurs. Notre objectif serait de parvenir à 200 000 entrées, mais c’est un seuil difficile à atteindre. Cela supposerait notamment de grandes campagnes de communication et donc un financement.

"La culture est un outil de développement, elle donne du sens, elle affirme l’identité d’un territoire."

Justement, comment parvenez-vous à lever des fonds ? Envisagez-vous d’utiliser les collections ?
Avoir recours au mécénat en région est complexe. Le simple fait d’être reconnu internationalement, ou que le nom Toulouse-Lautrec soit un ambassadeur important, ne suffit pas. Face à chaque action de mécénat, nous proposons en retour une privatisation potentielle ou une visite privilégiée de l’exposition. C’est un retour normal pour l’entreprise mécène qui est encadrée par les règles de la loi Aillagon. Nous sommes dans une époque de fonds publics contraints et au musée Toulouse-Lautrec, nous en sommes conscients, ici peut-être plus qu’ailleurs, car l’établissement public est censé s’autofinancer au niveau le plus élevé possible. Le plus souvent, nous pratiquons des échanges d’œuvres, comme en 2013 quand nous avons présenté «Alfred Kubin et ses contemporains», grâce au soutien du musée de Linz auquel nous avions précédemment prêté des œuvres ; autre exemple : les peintres scandinaves en 2016, prêt du musée de Stockholm, où nous avions collaboré à une exposition Toulouse-Lautrec.
Ce qui nous amène à la question des acquisitions. Sont-elles encore possibles ?
Nous parvenons encore à réaliser des acquisitions, notamment grâce à l’aide de la Société des Amis du musée Toulouse-Lautrec.
La dernière en date, présentée par ailleurs à l’exposition de Milan, est un dessin dont j’ignorais l’existence. Il montre le père de Toulouse-Lautrec déguisé en samouraï, portant un costume visiblement authentique.
Je pensais que l’artiste plongeait dans l’art japonais en arrivant à Paris, en rencontrant Van Gogh notamment, or sa famille l’avait visiblement déjà conduit à une certaine curiosité vis-à-vis de la culture de ce pays. L’an passé, nous avons acheté ce dessin en vente publique grâce à la Société des Amis du musée Toulouse-Lautrec et à la réserve parlementaire de notre député.

Justement, la part du politique est-elle importante dans la vie du musée ?
Évidemment. Le musée étant un acteur culturel, il a un rôle à jouer dans la politique, au sens littéral du terme, à savoir la vie de la cité. Par ailleurs, à Albi, l’institution a pour président le maire de la ville, la donation des parents du peintre ayant été faite à la ville ; le département, propriétaire du bâtiment, est aussi représenté au conseil d’administration. C’est la ville d’Albi qui assure l’équilibre financier du musée, hormis sa part d’autofinancement. Les axes scientifiques sont de la responsabilité du conservateur, et je propose la programmation au conseil d’administration.
Toulouse-Lautrec est-il toujours un peintre à la mode ?
Je n’aime pas trop ce terme. Il y a toujours eu un public pour Toulouse-Lautrec. Cet intérêt s’est vraiment développé dans les années 1950. On se rend compte que les questions qu’il pose dans son œuvre ou le regard qu’il porte sur l’humanité restent très actuels. Carolyn Carlson  dont nous allons présenter près de cent dessins au printemps 2018 en lien avec le travail sur la représentation de Jane Avril  était très heureuse de venir au musée. Pour elle, le geste représenté par Toulouse-Lautrec a un sens. C’est vous dire combien le peintre est intemporel…

 

Henri de Toulouse-Lautrec, Le Comte de Toulouse-Lautrec en samouraï, vers 1880, crayon graphite sur papier, 29 x 19 cm.
Henri de Toulouse-Lautrec, Le Comte de Toulouse-Lautrec en samouraï, vers 1880, crayon graphite sur papier, 29 x 19 cm.

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