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Daniel Dezeuze, l’éternelle question du tableau

Le 02 novembre 2021, par Virginie Chuimer-Layen

Dans son atelier sétois, l’artiste de 79 ans, membre fondateur du groupe Supports/Surfaces, revient sur son parcours complexe et sa philosophie, qui interroge sans relâche le tableau et son devenir.

Daniel Dezeuze, l’éternelle question du tableau
DR

Rencontrer Daniel Dezeuze, c’est un peu comme avoir rendez-vous avec l’histoire de l’art. Celle des années 1970-1972, lorsque le plasticien d’origine alésienne, installé à Sète depuis 1978, œuvrait à Paris avec, entre autres acolytes, Claude Viallat (Gazette n° 30, 2019) et Patrick Saytour, à l’élaboration du mouvement Supports/Surfaces. À quelques encablures de la maison-atelier de Pierre Soulages, au mont Saint-Clair, sa demeure au splendide jardin méditerranéen domine une vue plongeant dans la mer. En contrebas, son atelier demeure caché par la verdure. Ici, tous les matins, tel un rituel, l’artiste à l’allure toujours élégante prend ses quartiers. « Je cesse mon travail en fin de matinée, puis reviens en fin d’après-midi et jette un coup d’œil rétrospectif à ce que j’ai produit, pour savoir comment je vais reprendre le lendemain. Je crée habituellement seul, mais, deux matinées par semaine, mon assistant – un artiste sétois – vient m’aider, surtout lorsque je travaille à des pièces importantes. » Sur les murs, des petits formats racontent son cheminement artistique fondé en grande partie sur l’utilisation de matériaux « pauvres », plus ou moins fragiles, comme le bois de placage, des claies extensibles, des crémaillères, mais aussi des canisses en bambou ou en osier, des carrelets de coffrage. L’artiste déroule une « échelle » étroite en bambou jusqu’au sol, à côté d’une « calligraphie » constituée de spatules de ski. Près de l’entrée, un tableau composé d’équerres et de pièces de bois colorées. « Depuis le début de l’humanité, explique-t-il, la main fabrique et l’œil évolue. Je ne cesse de créer, de découper le bois, de le visser, d’en faire des montages. N’importe quel objet, matériau de récupération, peut avoir un destin artistique légitime. Il offre toujours des surprises. » Et d’ajouter : « En fait, très vite, j’ai esquivé la toile, et si parfois j’utilise de la fibre de verre ou de la gaze, je la découpe, l’évide. » En 1967, Daniel Dezeuze provoquait l’étonnement en créant Châssis avec feuille de plastique tendue qui, selon les préceptes du mouvement Supports/Surfaces, mettait « à nu les éléments picturaux », à savoir ici le châssis. « Je me suis toujours intéressé à la question du tableau, précise-t-il. À l’époque, je l’ai démystifié en tendant un film plastique sur le châssis et en le posant au sol, contre un mur. Avec les autres membres du groupe, nous voulions montrer ce qui était “refoulé”, invisible. Nous voulions faire table rase du passé et exprimer une nouvelle peinture fondée sur des bases matérialistes différentes. C’était une utopie complète. » Une question fondamentale qui semble toujours le hanter. Sur la porte, des phrases sont griffonnées au crayon à papier, comme autant de formules qui claquent et expriment ses sempiternelles interrogations : « Profusion des écrans, persistance du tableau… Qu’en est-il des écrans, du tableau ? Mémoires d’un vieux “screenophobe” », peut-on lire, entre des photographies et des citations philosophiques.
 

Atelier Daniel Dezeuze, 2021, Sète.© Courtesy Templon Paris-Brussels
Atelier Daniel Dezeuze, 2021, Sète.
© Courtesy Templon Paris-Brussels

Hasards heureux de la rencontre
Sur des tréteaux, des spatules, mèches de perceuses et marteaux côtoient d’autres outils de ce grand « bricoleur » de l’art. Sur un petit bureau, quelques pots de crayons de couleur. Mais où sont les dessins qui scandent son corpus depuis ses débuts ? « Dans des cartons. Si je décide de ne faire que du dessin, je range mon atelier en conséquence. Pendant une à deux semaines, je m’attelle entièrement à cette pratique, plus gestuelle et spontanée que le travail de la matière dont sont faites mes peintures. » Donnant naissance à des œuvres à la typologie plurielle – des échelles, des réceptacles, des objets de cueillette, des armes de poing, des arbalètes, des « nefs », des « peintures qui perlent » –, sa manière rythmée par les séries et les ruptures formelles procède surtout du hasard. « Souvent, on dit que je fais une peinture systématique, encadrée par de la théorie. Mais c’est faux, ce sont les hasards de la rencontre avec un matériau ou une couleur, comme une planche trouvée dans la rue ou des skis abandonnés par le voisin, qui orientent mon travail. Lorsque je vivais à Paris, entre 1967 et 1972, près de la Bastille, j’étais intéressé par les teintures des fabricants de meubles. J’ai alors utilisé des vernis, des teintures de bois, des brous de noix, comme aussi des noirs de droguerie. En fait, je suis très sensible aux milieux environnants. » Des milieux et des pays, Daniel Dezeuze en a connu et traversé beaucoup. À 20 ans, il est en Espagne, où il dessine, peint et dirige une alliance française. En 1964, il est au Mexique, puis arrive au Canada, où il fait son service militaire en tant que coopérant. Toutes ces contrées, et d’autres comme les États-Unis, la Chine, le Japon, ont contribué à façonner son esprit d’artiste globe-trotter, ouvert non seulement aux grands courants extra-européens de l’art contemporain, mais aussi aux cultures de l’ailleurs.

 

Atelier Daniel Dezeuze, 2021, Sète.© Courtesy Templon Paris-Brussels
Atelier Daniel Dezeuze, 2021, Sète.
© Courtesy Templon Paris-Brussels

Anthropologue éclectique de la peinture 
Ses « objets de cueillette » et « réceptacles » des années 1992-1995 revisitent en effet les pratiques artisanales des « peuples sans architecture, de culture nomade », selon ses propos tenus à l’ancien conservateur Henry-Claude Cousseau. Ces constructions de fortune révèlent aussi la « nostalgie d’un monde rural en perdition, touchant une société avide d’un retour à la nature », pour la conservatrice du musée de Grenoble, Sophie Bernard. « Toutes les activités humaines m’intéressent, je suis un esprit curieux qui aime comparer les civilisations, précise le plasticien, titulaire par ailleurs d’un doctorat en littérature comparée. C’est un héritage de la pensée structuraliste. En fait, mon œuvre évoque les trois univers de nos sociétés. Le monde rural, celui des producteurs et des ouvriers, à travers mes objets, mais aussi le monde militaire avec mes armes de poing et mes dessins de forteresses, et le religieux, avec mes dessins et écrits “hérétiques”, relatifs aux religions anciennes. » Ethno-anthropologue de la peinture dans l’âme, inspiré également par la pensée taoïste, Daniel Dezeuze est conscient de pouvoir déstabiliser le public par sa démarche si diversifiée. « Comme je passe souvent du coq à l’âne, le spectateur peut se sentir perdu. Néanmoins j’aime avancer de la sorte, car je reste fasciné par tout ce que les sociétés humaines réussissent à produire. » Aujourd’hui, cet ancien professeur à la villa Arson à Nice, aux Arts décoratifs de Bourges et aux beaux-arts de Montpellier s’interroge encore face à l’évolution fulgurante de la société. « Je suis incapable de la saisir, alors que j’ai expérimenté physiquement les précédentes à travers mes objets et tableaux. Mon questionnement initial est toujours d’actualité, mais il se situe dans un contexte différent, celui du devenir du tableau. Notre société inondée par les images a produit une main devenue plus paresseuse, tapotant en permanence sur un clavier. Notre approche visuelle du monde est donc autre. Pour ma part, je souhaite conserver un rapport traditionnel, tactile, entre ma main et mon œil. » Si le troisième confinement a décalé son exposition à cet automne, l’artiste, pourtant serein, reste dans l’expectative. « J’aurais aimé exposer au printemps, comme prévu, pour débuter une nouvelle série. Une exposition me permet toujours d’avoir une vision globale de ce que j’ai fait, pour passer à autre chose. Mais je reste dans une dynamique créative ! »

à voir
Daniel Dezeuze, Écrans/Tableaux :
Variations, galerie Daniel Templon,
30, rue Beaubourg, Paris IIIe, tél. : + 33 (0)1 42 72 14 82.
Du 6 novembre au 31 décembre 2021.
www.templon.com

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