Damien Bachelot, Des photos et des hommes

Le 22 février 2018, par Sophie Bernard

Avec sept cents pièces, la collection de photographies de Florence et Damien Bachelot est l’une des plus importantes en mains privées en France, et fait désormais l’objet d’expositions. Interview d’un collectionneur toujours en mouvement.

Damien Bachelot
© Frédéric Stucin

Cofondateur en 1996 du groupe Aforge Finance, vous avez été président de la Compagnie financière Degroof et vous dirigez maintenant Haxo Finance. Pouvez-vous nous rappeler comment, parallèlement, est née la collection ?
Elle a démarré dans un cadre professionnel, avant de devenir un projet familial. Dans les années 2000, le groupe Aforge Finance, dont je suis alors le codirigeant, fait du conseil en stratégie, notamment pour le pôle photo de Hachette. Nous lui suggérons entre autres d’exploiter ses «actifs», c’est-à-dire ses photographies. Parmi elles figurent de véritables chefs-d’œuvre, issus des agences Keystone, Gamma ou encore Rapho. Ils organisent une vente aux enchères, à laquelle je me rends avec mes associés. C’est ainsi que le groupe achète ses premières photographies, un peu par hasard. Ce n’est que par la suite que nous décidons de créer une collection d’entreprise, articulée autour de thèmes prenant en compte l’individu dans sa dimension humaine et sociale. Nous avons alors acquis de nombreux tirages d’humanistes français, de Brassaï à Édouard Boubat, dont la valeur a considérablement augmenté depuis. Il est d’ailleurs étrange de se souvenir que nombreux étaient alors ceux qui me demandaient pourquoi je les achetais.
Vos motivations étaient-elles aussi spéculatives ?
Nous n’avons jamais acheté dans une démarche de création de valeur patrimoniale, et ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui. Mes associés et moi avons commencé à développer un goût pour la photo, en privilégiant avant tout des œuvres qui nous plaisaient d’un point de vue esthétique, et non pas dans l’idée de revendre… Je n’ai d’ailleurs quasiment pas revendu de photographies. On choisissait ce qu’on aimait, sans se poser la question de la valeur marchande future.
Quel budget annuel consacriez-vous alors à vos acquisitions ?
Disons qu’à l’époque notre budget nous permettait d’acheter une cinquantaine d’images, alors qu’aujourd’hui, pour la même somme, on en aurait deux ! On achetait rarement des photos à plus de 1 000 €… Certaines en valent maintenant entre 30 000 et 40 000, mais, soyons honnêtes, d’autres, pas grand-chose ! Conclusion : il ne faut pas se laisser embarquer par une mode ou «ce qui se fait», mais bien plutôt suivre ses goûts et se déconnecter du marché et d’une démarche mercantile. On est alors plus efficace !

 

Bruce Davidson (né en 1933), Brooklyn Gang (stickball players), vers 1966-1968, épreuve gélatino-argentique, 101,6 x 76,2 cm. Collection Florence et D
Bruce Davidson (né en 1933), Brooklyn Gang (stickball players), vers 1966-1968, épreuve gélatino-argentique, 101,6 x 76,2 cm. Collection Florence et Damien Bachelot.© Photo Des villes et des hommes – Regard sur la collection de Florence et Damien Bachelot


Comment avez-vous fait évoluer la collection au fur et à mesure des années ?
Nous sommes plusieurs associés et avions d’abord défini, avec notre conseiller de l’époque Sam Stourdzé, une ligne éditoriale stricte pour éviter l’éclectisme, mais chacun demeurait libre de ses choix… Parallèlement, j’ai commencé à faire des acquisitions avec ma femme. Cependant, quand est arrivée la crise financière de 2008, poursuivre la collection n’était plus la priorité du groupe Aforge. Au lieu de la laisser stagner ou de la disperser, j’ai décidé de la racheter à titre personnel. À l’époque, elle comprenait cent quatre-vingt-dix pièces, qui sont venues rejoindre la quarantaine d’images que nous avions acquises, avec mon épouse, dans des ventes aux enchères ou en galerie.
Combien de photos cet ensemble compte-t-il aujourd’hui ?
Il en totalise environ sept cents. Et, si j’en ai été pendant longtemps le «pilote» principal, ma femme y participe de plus en plus, de même que depuis quelques années nous faisons tout pour impliquer nos enfants, en tenant compte de leurs avis et de leurs goûts. La collection a donc réellement commencé à évoluer dans les années 2010. Par l’intermédiaire du galeriste new-yorkais Howard Greenberg, nous sommes allés vers les humanistes, comme Henri Cartier-Bresson, parce qu’il avait des lots exceptionnels. C’est en effet sur les marchés décalés que l’on fait les meilleures acquisitions. Il est plus intéressant d’acheter des Français aux États-Unis, où la demande de ce type d’œuvres est moins puissante. Conséquence, leur prix est raisonnable comparé à la France. Puis Howard Greenberg nous a fait découvrir des auteurs de la mouvance euro-américaine, principalement des artistes juifs qui ont émigré outre-Atlantique au moment de la montée du nazisme, des street photographers essentiellement. Par ailleurs, nous nous intéressons aussi aux auteurs contemporains, comme Stéphane Couturier, Harry Gruyaert, Luc Delahaye ou encore Paul Graham, Mitch Epstein et Nan Goldin…
Privilégiez-vous les ensembles ?
Oui, si possible. Ainsi, nous possédons une quarantaine de pièces de Saul Leiter, un ensemble suffisamment significatif pour faire une exposition de qualité. Ce fut le cas notamment lors de sa rétrospective à la Fondation Henri Cartier-Bresson, en 2008, et au musée de l’Élysée de Lausanne, en 2011. À cette occasion était publié Colors, livre rassemblant les Saul Leiter de notre collection. Autre exemple, plus récent : l’acquisition en un seul coup de sept photographies d’un jeune auteur, Adrien Boyer, découvert à l’occasion d’une exposition par Clémentine de La Féronnière à Paris. C’est aussi pour nous une façon de soutenir le formidable travail de cette galeriste.

 

Joel Meyerowitz (né en 1938), Dairyland, 1976, Provincetown, tirage d’époque, 18 x 23 cm. Collection Florence et Damien Bachelot.
Joel Meyerowitz (né en 1938), Dairyland, 1976, Provincetown, tirage d’époque, 18 x 23 cm. Collection Florence et Damien Bachelot.© Photo Des villes et des hommes – Regard sur la collection de Florence et Damien Bachelot


Quelle est la spécificité de votre collection ?
L’exceptionnel. Car un collectionneur de photos n’est pas un collectionneur d’images, mais de tirages. L’une des bases de notre collection, c’est la recherche de tirages rares, ce qui signifie avoir des moyens d’accès privilégiés pour savoir où les trouver. Au moment où Rapho et d’autres agences ont ouvert leurs boîtes, on y a trouvé des trésors  des tirages d’époque ou vintage , puis les sources se sont taries. Les plus récents présentent moins d’intérêt, c’est pourquoi l’on recherche ceux qui ont une histoire, dont on connaît la provenance, etc.
Par quels intermédiaires achetez-vous ?
Grâce à Sam Stourdzé, nous avons été en contact avec les meilleurs galeristes, collectionneurs, experts de ventes, commissaires-priseurs… Par exemple, lorsque nous avons acheté les premiers Henri Cartier-Bresson, nous avons consulté la Fondation HCB. Idem pour l’acquisition des Gilles Caron : nous sommes allés voir Marianne Caron, sa veuve. Progressivement, nous nous sommes constitué notre propre réseau. On en arrive à la troisième phase de notre vie de collectionneurs : désormais, on vient à nous pour nous proposer des perles rares.
Ressentez-vous de la fierté à voir votre collection présentée ?
Oui, bien sûr. Notez que cela va du prêt de quelques pièces, pour des expositions thématiques, à des ensembles, comme pour Sid Grossman aux Rencontres d’Arles en 2016, exposition à l’origine de laquelle j’ai participé. En avril, on pourra également voir des Gilles Caron à la mairie de Paris, dans le cadre d’une exposition sur mai 1968 consacrée à ce reporter, dont je possède un important ensemble de quatre-vingts vintages. Enfin, à plusieurs reprises, la collection elle-même a fait l’objet d’une exposition. Dans ce cas de figure, ce qui m’intéresse, c’est le regard que portent sur elle les commissaires, parce que cela me permet de la redécouvrir. L’angle choisi par François Cheval, au musée Nicéphore-Niépce de Chalon-sur-Saône en 2014, était la dimension sociale, sous le titre «La photographie sous tension». Un tournant décisif pour nous, parce qu’il nous a alors convaincus d’utiliser l’intitulé «collection Florence et Damien Bachelot».
Le thème choisi pour l’exposition qui se déroule au Centre d’art de Toulon apporte encore un autre regard…
Françoise Docquiert et Ricardo Vazquez, les commissaires, ont choisi l’axe «Des villes et des hommes». Prochainement à Milan, une autre exposition portera sur le thème du portrait… Aujourd’hui, cette collection est pour nous comme un acte de création artistique. Par ailleurs, elle me permet de m’extraire de la finance et de m’accomplir, tant sur un plan humain que personnel. 

 

À voir
«Des villes et des hommes - Regard sur la collection Florence et Damien Bachelot», du 10 février au 22 avril, Hôtel départemental des arts - Centre d’art du Var, 236, boulevard du Maréchal-Leclerc, 83000 Toulon. www.hda.var.fr
Des villes et des hommes - Regard sur la collection Florence et Damien Bachelot, catalogue de l’exposition, texte de Douglas Kennedy, français et anglais, 77 photographies noir et blanc, 128 pp, éd. Clémentine de La Féronnière, 34 €.
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