D’ivoire et d’écaille

Le 20 décembre 2018, par Sophie Reyssat

À eux seuls, ces matériaux «Cites» témoignent des situations kafkaïennes auxquelles sont confrontés artisans d’art, musées et professionnels du marché. Quand la réglementation menace le patrimoine.

Volutes, vers 1810-1820, éventail de type brisé, ivoire, h. 19 cm.
© Collection particulière. Photo Philippe Fuzeau


La liste de la Cites (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction), entrée en vigueur en 1975, ne cesse de s’allonger. La plupart des artisans d’art trouvent le moyen de s’y adapter : plumassiers et ébénistes créent à partir d’autres variétés de plume et de bois, quand les gainiers acquièrent leurs peaux de crocodile auprès d’élevages. Ivoiriers et écaillistes, eux, n’ont pas ces libertés : «Faute de pouvoir travailler les matériaux, des savoir-faire ancestraux vont se perdre», s’alarme Florentin Gobier. Le directeur du musée de la Nacre et de la Tabletterie de Méru (Oise), qui dispose d’un atelier de fabrication et de restauration, déplore déjà la disparition de certaines techniques. Si les artisans de la nacre ont pu s’accommoder des restrictions Cites, en se procurant leur matière première auprès de fermes pratiquant l’élevage raisonné de variétés de coquillages autorisées, le développement durable est encore à inventer pour l’ivoire. L’émotion internationale suscitée par l’extermination des pachydermes pour leurs défenses a fait de ce matériau un emblème et a incité les États à adopter des politiques sans concession se superposant aux règles de la Cites. Les artisans français, qui travaillaient avec leurs stocks acquis légalement avant la Convention et dûment déclarés, ont ainsi fait les frais de l’arrêté du 16 août 2016 relatif à «l’interdiction du commerce de l’ivoire d’éléphants et de la corne de rhinocéros sur le territoire national». Proscrire l’emploi d’une défense d’éléphant mort il y a plus de soixante-dix ans n’empêchera pourtant pas l’animal d’être braconné aujourd’hui. C’est en revanche le meilleur moyen de tuer un métier d’art, qui ne compte plus que cinq représentants en France et pour lequel une seule défense suffit à assurer une année de travail. Une situation d’autant plus regrettable que la possibilité de dater l’ivoire et de déterminer son origine géographique rendent inutiles des mesures aussi draconiennes. La science n’a d’ailleurs pas dit son dernier mot, et l’on peut espérer que soit adapté aux défenses d’éléphant un outil similaire au Rhodis (Rhino DNA Index System), créé à l’initiative de l’université de Pretoria : en comparant les ADN référencés dans une base de données, il permet de relier la dépouille d’un rhinocéros à sa corne vendue au marché noir.
Incohérence préjudiciable
Les quelques dérogations concédées par le nouvel arrêté du 4 mai 2017 n’ont rien résolu pour les deux seuls ivoiriers exerçant encore à Dieppe : Philippe Ragault, soixante ans de métier, et Annick Colette, dernière représentante de cinq générations d’artisans. Elles les autorisent, sous certaines conditions, à restaurer des objets avec de l’ivoire, mais leur interdisent d’utiliser leur stock, bien que celui-ci soit en conformité avec la Cites. Cette incohérence met dans l’impasse des artisans dont la municipalité dieppoise tente de soutenir l’activité, historique pour la ville. Frédéric Hamel a lui aussi expérimenté la complexité de la réglementation et le flou en entourant l’application. Faute d’interlocuteurs au sein de l’administration pour reconduire son autorisation à travailler l’ivoire  renouvelable tous les cinq ans , l’artisan, qui façonnait les pannes de marteau pour les commissaires-priseurs, a décidé d’abandonner ce matériau. Une triste nouvelle pour la conservation des savoir-faire. Rien ne peut véritablement remplacer l’ivoire. Le diamètre insuffisant des dents de morse interdit en effet les tournages, que Frédéric Hamel réalisait selon une technique virtuose déjà célèbre à la renaissance  apprise auprès du maître d’art Pierre Meyer. Les veines irrégulières participant à la beauté de l’ivoire d’éléphant sont en outre absentes de celui du morse. L’ivoire de mammouth, utilisé en coutellerie, pourrait constituer une alternative, s’il n’était gercé et ne nécessitait un nombre dissuasif d’intermédiaires pour l’importer de Sibérie. L’os est inenvisageable, sa texture dure et poreuse n’ayant rien de commun avec le raffinement de l’ivoire. Quant à la noix de corozo (ivoire végétal), sa petitesse ne convient qu’à la bijouterie de fantaisie. Des voix s’élèvent donc pour demander l’autorisation de travailler l’ivoire d’éléphant à partir de fragments de réemploi, de stocks pré-Cites existants, voire de stocks saisis par les douanes. Travailler avec les stocks est certes une solution, mais de court terme, comme le montre l’exemple de l’un des derniers écaillistes français, Christian Bonnet. À l’annonce de la signature de la Convention, alors que trois confrères abandonnaient leur activité, il a racheté leurs fonds de matière première pour sauver son atelier. En quarante ans, ses réserves ont bien diminué. Des stocks légaux existent dans le monde, notamment au Japon  qui a adhéré à la Cites après la France, et avec des réserves  et à Cuba, où près de dix tonnes d’écaille sont bloquées par l’embargo américain. L’interdiction d’importation rendant ces carapaces inaccessibles à l’artisan d’art, celles des départements d’outre-mer (françaises) devraient être utilisables. Il s’est pourtant vu refuser l’achat d’un lot qu’il avait expertisé pré-Cites à la demande des Douanes, l’administration s’en étant saisie malgré sa légalité… Pour reconstituer son fonds, il ne peut donc compter que sur la bonne volonté de rares particuliers susceptibles de lui proposer une carapace conservée dans leur famille depuis des lustres. Encore faut-il que celle-ci respecte les bonnes conditions : être antérieure à la convention et appartenir à une tortue caret (Eretmochelys imbricata, dite aussi «hawksbill») d’environ un mètre de long, vieille d’une centaine d’années. Pas de quoi dépeupler les océans, surtout lorsqu’on sait que, là encore, une faible quantité de matériau est nécessaire à ce spécialiste des lunettes d’écaille, également restaurateur, dont l’atelier a obtenu le label Entreprise du patrimoine vivant. Christian Bonnet économise chaque morceau pour reculer l’échéance, mais sa profession est appelée à disparaître avec son stock.


 

Attribué à Giuseppe Sarao, Naples, vers 1730-1740, coupe couverte surmontée d’un singe jouant d’une flûte, écaille piquée d’or et de nacre, h.  31, di
Attribué à Giuseppe Sarao, Naples, vers 1730-1740, coupe couverte surmontée d’un singe jouant d’une flûte, écaille piquée d’or et de nacre, h.  31, diam. 13,9 cm (détail).
© Galerie J. Kugel


Un risque pour le patrimoine
La disparition de métiers ancestraux est une perte irrémédiable, les gestes ne s’apprenant pas dans les livres, mais devant être transmis par un praticien chevronné les ayant lui-même mémorisés à force de pratique. Elle est d’autant plus préjudiciable que les techniques perdues ne concernent pas seulement la fabrication, mais valent également pour la restauration. Ces savoir-faire offrent de quoi sauvegarder un patrimoine artistique riche de nombreux trésors d’ivoire ou d’écaille. Pour restaurer ces œuvres aujourd’hui, les artisans n’ont parfois d’autre choix que d’employer une matière de substitution destinée à faire illusion. Si les puristes ne l’entendent pas de cette oreille, considérant qu’il vaut mieux laisser la pièce cassée en l’état, les collectionneurs et les professionnels du marché de l’art souhaitent, eux, restituer l’intégrité esthétique de leurs œuvres. Il semblerait ainsi inimaginable de ne pas restaurer les ornements d’ivoire d’un cabinet du XVIIe siècle, ce matériau ayant été spécifiquement choisi à l’époque pour son lumineux contraste avec le sombre bâti d’ébène ou de poirier noirci. Lorsque les interventions sont nécessaires, l’ébéniste et restaurateur Sébastien Évain utilise ainsi un matériau composite qu’il débite en placage, en fonction de l’effet désiré. Le grand intérêt de ce substitut de l’ivoire est d’être aisément détecté par la lampe de Wood diffusant une lumière ultraviolette, l’arme fatale des douaniers… C’est également le cas d’un autre ersatz que ce spécialiste du mobilier du XVIIIe siècle emploie en remplacement de l’écaille de caret. Refusant de se servir de plastique, il a développé ce succédané à partir d’une matière naturelle traitée selon une recette ancienne, qui lui permet d’obtenir l’aspect tacheté d’une carapace. Le résultat illusionniste de cette fausse écaille respecte l’harmonie de l’objet d’art, tout en lui permettant de passer les frontières. Depuis 2010, il est inutile en effet de présenter un meuble Boulle aux douanes américaines sans pouvoir certifier l’origine de son écaille et prouver qu’il n’a pas été restauré avec de l’écaille véritable après 1973. Il serait immédiatement bloqué.
Expérience amère
Bien que complexes, les régulations imposées à la circulation des œuvres intégrant des matériaux Cites ne sont pourtant pas rédhibitoires. Elles exigent des professionnels qu’ils se donnent le temps et les moyens de documenter leurs pièces. Dans le cadre de la préparation de son exposition «Complètement piqué. Le fol art de l’écaille à la cour de Naples» (voir Gazette no 33, page 191), la galerie parisienne J. Kugel a ainsi travaillé avec un biologiste marin afin d’authentifier et d’identifier l’espèce de tortue  la hawksbill. Laura Kugel précise qu’un membre de l’équipe a consacré la quasi-totalité de son temps à monter les dossiers Cites, et ce pendant deux mois. Un travail de longue haleine, mais qui permet à chaque pièce, accompagnée des bons documents, d’être librement exportée. Avant même l’ouverture officielle de l’exposition, une œuvre était ainsi déjà réservée pour un grand musée américain. Si un modus operandi existe sur le plan international, certains exemples franco-français s’avèrent quant à eux kafkaïens. Conservant l’une des plus belles collections d’ivoires d’Europe, soit près de 2 000 objets d’art façonnés entre le XVIe et le XIXe siècle, le château-musée de Dieppe a fait l’amère expérience des foudres de l’administration. La direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement  chargée de mettre en œuvre les politiques de l’État  de Caen lui a en effet interdit d’exposer une maquette de bateau en ivoire. Celle-ci, précisément référencée, a pourtant été façonnée en 1966 pour célébrer le lancement d’un navire  une tradition à Dieppe, ville portuaire et centre ivoirier. D’un intérêt patrimonial incontestable, l’embarcation a été donnée au musée par Isabelle Abraham-Marchand. La présidente de Terres et mers d’ivoire, l’association des amis de l’institution, est de son côté menacée d’une procédure pour commerce illégal d’ivoire, faute de pouvoir produire le certificat Cites de l’ivoirier… décédé. Comment être plus royaliste que le roi.

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