Cy Twombly et la France, sous le signe de l’antique

Le 10 février 2017, par Christophe Dorny

Le Centre Pompidou organise la première rétrospective de l’Américain depuis son décès. Reconnu tardivement dans son pays natal, l’artiste s’était lié d’amitié avec la France dans les années 1970.

Cy Twombly (1928-2011), School of Athens, 1961, huile, peinture industrielle, crayon de couleur et mine de plomb sur toile, 190,3 x 200,5 cm, collection particulière.
© Cy Twombly Foundation

En 1957, Cy Twombly quitte les États-Unis. L’ancien pensionnaire du Black Mountain College est pourtant l’espoir de la nouvelle génération de peintres américains au style singulier fait de griffonnages, rayures et lignes fébriles. Il n’a pas 30 ans et laisse derrière lui ses amis Rauschenberg et Jasper Johns pour aller vivre à Rome. Ce départ est le catalyseur d’une œuvre exécutée par un artiste alors inconnu et qui se fera de plus en plus discret sur sa personne, au point qu’on le qualifiera de mystérieux.
Neuf discours sur commode
À 24 ans déjà, Twombly fait une demande de bourse de voyage auprès du Virginia Museum of Fine Arts de Richmond, qu’il obtient, en vue «d’étudier les dessins des caves préhistoriques de Lascaux», mais aussi de visiter les musées français, italiens et néerlandais. Romain d’adoption, il voyage sur le pourtour méditerranéen. En 1964, il envoie d’Italie à son marchand de New York, Leo Castelli, une série de neuf toiles sur l’empereur Commode («Nine discourses on Commodus», 1963) pour sa deuxième exposition l’un des trois ensembles majeurs visibles à celle de Paris. Ces peintures, faisant référence à des épisodes de la vie et de la mort de ce tyran sanguinaire, sont sévèrement rejetées par la critique. Leur facture, taxée de brouillonne et d’européenne, ne colle pas avec le pop art et le minimalisme qui s’imposent outre-Atlantique.

 

Cy Twombly, Fifty Days at Iliam : Shield of Achilles, 1978, partie I, huile, crayon à l’huile, mine de plomb sur toile, 191,8 x 170,2 cm, Philadelphia
Cy Twombly, Fifty Days at Iliam : Shield of Achilles, 1978, partie I, huile, crayon à l’huile, mine de plomb sur toile, 191,8 x 170,2 cm, Philadelphia Museum of Art, Philadelphie, gift (by exchange) of Samuel S.White 3rd and Vera White 1989-90-1. © Cy Twombly Foundation, courtesy of Philadelphia Museum of Art, Philadelphie

Peinture, poésie et littérature
Ce fiasco est un tournant dans la réception de son travail. Dans l’attente d’une fortune critique, Twombly se replie plus que jamais dans son atelier romain. Si l’Antiquité de l’Italie et la Grèce apparaissent comme des sources primaires dans son horizon culturel, la France et son héritage classique, puis néoclassique, ne peuvent le laisser indifférent. Il emprunte par exemple la composition de son tableau Achilles Mourning the Death of Patroclus de 1962, présent à l’exposition, aux Funérailles de Patrocle, peintes en 1778 par Jacques Louis David. Il s’appuie aussi sur le chef-d’œuvre L’Empire de Flore (1631), de Nicolas Poussin, pour son Empire of Flora de 1961, également exposé. Fin lettré, Twombly multiplie les sources littéraires. Il découvre Mallarmé en 1957, comme beaucoup d’étudiants du Black Mountain College, ce qui aura une influence sur une série de dessins de 1959 («Poems to the Sea»). Il est également inspiré par les ouvrages du chef de file du nouveau roman Alain Robbe-Grillet pendant la période du cycle de «Commode», dans lequel les séquences narratives classiques sont mises à mal. Enfin, au panthéon de ses poèmes préférés figure «Le cimetière marin» de Paul Valéry, dont il fera une œuvre hommage (To Valery) en 1973.
Années 1970, années françaises
Au début des années 1960, Twombly expose peu, principalement en Italie et en Allemagne. En France, sa première exposition personnelle a lieu en 1961 à la galerie J, dirigée par Jeanine de Goldschmidt, compagne du critique d’art Pierre Restany. Ce dernier y signe un court texte reproduit au catalogue sur cet «isolé qui a quitté New York», intitulé «La révolution du signe». Il insiste sur la part expressionniste de son geste et l’aspect symbolique de son écriture pour mieux la «dé-figurer». Cette première tentative sur la scène française n’a apparemment aucun impact. Dix ans passent avant que le peintre ne réapparaisse au public parisien. On doit l’initiative au jeune galeriste Yvon Lambert, qui, nourrissant une passion pour la nouvelle génération d’artistes américains inconnus en France, part à sa rencontre en Italie. Une première exposition est organisée en 1971. Sans succès critique, sans vente, elle scelle néanmoins une solide amitié. «Cette période fut pour l’artiste celle d’un engouement passionné, qui a duré de nombreuses années, pour la culture française, en particulier pour la littérature, l’architecture et les jardins», écrit Nicola Del Roscio, le fidèle collaborateur du peintre à partir de 1964. Voyageant alors régulièrement à Paris, Twombly fréquente les librairies du Quartier latin et les puces de Clignancourt. Il loue même pendant quelque temps un appartement près du jardin du Luxembourg, pour avoir le plaisir de le meubler de ses objets d’antiquité.

 

Cy Twombly, Coronation of Sesostris, 2000, partie V, acrylique, crayon à la cire, mine de plomb sur toile, 206,1 x 156,5 cm, collection Pinault.
Cy Twombly, Coronation of Sesostris, 2000, partie V, acrylique, crayon à la cire, mine de plomb sur toile, 206,1 x 156,5 cm, collection Pinault. © Cy Twombly Foundation, courtesy Pinault Collection

Une peinture-écriture célébrée par Barthes
Lors de la deuxième exposition de l’artiste à la galerie Yvon Lambert, en 1974, une première œuvre est vendue à un musée français : celui de Grenoble, dirigé par Maurice Besset. Suzanne Pagé, conservatrice au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, propose quant à elle d’organiser une exposition de ses dessins la première dans une institution française en 1976. À cette occasion, historiens ou critiques d’art, notamment Marc Le Bot, Marcelin Pleynet, Bernard Theyssèdre et Christian Prigent, s’intéressent à son œuvre. Poursuivant son travail au long cours, Yvon Lambert, féru d’édition, entreprend de publier le premier tome du catalogue raisonné des œuvres sur papier de l’artiste. Il doit insister auprès de Roland Barthes, réticent par manque de temps, pour qu’il écrive l’introduction. Titulaire d’une chaire de sémiologie littéraire au Collège de France, au fait de l’art moderne américain via la revue Tel Quel, Barthes est une figure parfaite de l’intellectuel français passionné par l’écriture. «Pour Cy, ce fut le plus beau et le plus intéressant texte jamais écrit sur son œuvre», note à son propos Yvon Lambert dans le catalogue de la rétrospective. Un deuxième texte de Barthes, qui reprend en partie le premier, sera publié dans celui de la rétrospective Twombly au Whitney Museum of American Art à New York, cette même année 1979. L’action d’Yvon Lambert galeriste aura été décisive durant cette décennie, mais celle du collectionneur n’en est pas moins importante. Lorsqu’il fait la donation de sa collection en 2012 à l’État français, Twombly est l’un des artistes les plus représentés !
Vers l’immortalité
À défaut d’avoir pu collectionner suffisamment tôt les œuvres de Twombly, l’État français entend lui rendre hommage, au moment même où il fait l’objet d’une reconnaissance internationale. À l’initiative de Dominique Bozo, directeur du musée national d’Art moderne, avec lequel il se lie d’amitié, l’artiste signe son premier grand projet parisien : la réalisation du rideau de scène de l’Opéra Bastille, inauguré en 1989. Le second, finalisé en 2010, est le décor du plafond de la salle des bronzes du musée du Louvre. Rare privilège… Une fois encore, Twombly surprend ! Sur 400 mètres carrés, un immense ciel bleu Giotto ouvre l’espace, animé sur ses bords par le mouvement de cercles, tels des boucliers, avec sept cartouches blancs portant les noms de sculpteurs grecs actifs aux Ve et IVe siècles av. J.-C. : Céphisodote, Lysippe, Myron, Phidias, Polyclète, Praxitèle, Scopas. Point de griffonnages, taches ou éclaboussures, mais simplement des noms, comme autant de mots et d’images renvoyant à une culture en partie légendaire et mythique : l’horizon absolu de Cy Twombly.

À LIRE
Cy Twombly, catalogue de l’exposition, sous la direction scientifique de Jonas Storsve,
éditions du Centre Pompidou, Paris 2016.


Cy Twombly, Roland Barthes, collection «Fiction & Cie», éditions Seuil, Paris 2016.
Réédition des deux textes de Barthes sur l’artiste.


À VOIR
«Cy Twombly», Centre Pompidou,
place Georges-Pompidou, Paris IV
e, tél. : +33 (0)1 44 78 12 33.
Jusqu’au 24 avril.
www.centrepompidou.fr
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