Culturespaces, un modèle alternatif

Le 07 octobre 2016, par Anne Doridou-Heim

La prise en charge des expositions temporaires du musée Maillol offre l’occasion d’une discussion sans tabous avec Bruno Monnier et de revenir sur sa vision de l’accès à la culture.

  
© Agence Sofiacome

Dans un contexte culturel plutôt en berne, Bruno Monnier, président-fondateur de Culturespaces, continue à prendre des risques. Il y a vingt-cinq ans, il a érigé un modèle inspiré de ceux des pays anglo-saxons et proposé un service global de gestion culturelle et économique, dans le cadre de délégations de services publics. Depuis, il démontre qu’il y a une alternative au système administratif, et que l’accès à l’art peut tout à fait être conduit par des structures autres que des intervenants publics, avec un coût beaucoup plus réduit pour les collectivités. Il a pris conscience de cette idée iconoclaste alors qu’il était chargé de mission au cabinet du secrétariat d’État à la Culture en 1986, responsable de la commission «Patrimoine 2000». Il reconnaît qu’il existe être complexe de s’inscrire dans le paysage et d’instaurer la confiance. Mais, à force de persévérance, de rigueur scientifique et de qualité des œuvres présentées, il y est parvenu. Le ministère de la Culture est même sensible aux démarches d’avant-garde qu’il a développées à travers le numérique. Culturespaces, c’est aujourd’hui 280 personnes, 40 M€ de chiffre d’affaires et une belle carte postale de douze sites, aussi différents que la Cité de l’automobile à Mulhouse, les Arènes, la Maison carrée et la tour Magne à Nîmes, le Théâtre antique d’Orange, l’hôtel de Caumont Centre d’art ou la villa Ephrussi de Rothschild, à Saint-Jean-Cap-Ferrat.
Le musée Maillol devient le second établissement parisien géré par Culturespaces. Cela correspond-il à une volonté de renforcer votre présence à Paris ?
Paris demeure la capitale mondiale de la culture et des expositions. Stratégiquement, le musée Maillol nous offre enfin la possibilité d’avoir un lieu où développer une programmation d’art moderne et contemporain. Nous allons chercher pour chaque exposition à présenter un artiste ou un thème avec de l’audace, en tout cas à le traiter selon un axe original, comme nous le faisons au musée Jacquemart-André, notre premier musée parisien en gestion. Nous allons tisser un fil qui va osciller entre l’art contemporain accessible et l’art moderne.

 

Ben (né en 1935), Être, 1975, 60 x 73 cm, acrylique sur toile, collection de l’artiste.
Ben (né en 1935), Être, 1975, 60 x 73 cm, acrylique sur toile, collection de l’artiste.© Culturespaces

Quels ont été vos arguments et vos atouts, pour emporter ce dossier ?
Le partenariat avec Olivier Lorquin, propriétaire du musée Maillol, a été obtenu grâce à trois éléments. Nous lui avons tout d’abord proposé de revenir dans la logique de Dina Verny lors de la création du lieu, et de reprendre une programmation d’artistes modernes et contemporains qui colle à l’ADN du musée ; ensuite, de mettre à sa disposition notre service de programmation et de réalisation d’expositions temporaires, constitué de dix personnes et dirigé par Sophie Hovanessian. Nous avons également proposé le financement de la réorganisation du musée – le rez-de-chaussée et le premier seront consacrés aux expositions temporaires, la collection permanente se déploiera au deuxième étage –, puis la création d’un café-librairie. Enfin, dans le plan général d’investissement, la gestion est entièrement à nos risques et périls, et nous l’associerons aux résultats lorsqu’ils s’avéreront satisfaisants.

La première exposition est placée sous le signe de l’art contemporain. Pourquoi Ben ?
Personne ne l’avait jamais exposé à Paris. On se réveille un peu en retard aujourd’hui… Ben est un artiste à multiples dimensions, un poète philosophe de l’art. Le grand public connaît de lui ses petites phrases, mais il est beaucoup plus que cela. Il s’agit ici de présenter une véritable rétrospective de son travail, depuis les débuts de son parcours avec Fluxus et l’école de Nice, pour lesquels il a joué un rôle de catalyseur, et dans une seconde partie, ses installations, qui pour certaines sont absolument incroyables.

L’art, de plus en plus inséré dans la vie des gens, représente une valeur essentielle.

Continuerez-vous à développer votre implantation parisienne ?
Nous n’irons pas au-delà de deux établissements, parce que le travail est énorme pour exister et réussir. Nous passons à quatre expositions annuelles sur Paris, et nous ne voulons guère faire plus. En revanche, nous allons créer un immense espace dévolu aux expositions numériques dans le XIe arrondissement, dans une fonderie désaffectée, pour fonctionner à la manière de ce que l’on a réussi aux Carrières de Lumières, aux Baux-de-Provence. Les travaux vont commencer, et l’ouverture est prévue fin 2017-début 2018. Il s’agit d’un gros projet auquel je tiens tout particulièrement. Je pense que l’institution muséale aujourd’hui est peut-être au bout de sa démarche sociétale, et que quels que soient les efforts qu’elle déploie, certains ne franchiront jamais les portes du musée. C’est la raison pour laquelle Culturespaces a développé le numérique depuis cinq ans. Ce médium donne une nouvelle dimension à l’art et permet de conquérir de nouveaux publics.
Pour vous, l’avenir du musée passe donc par le numérique ?
Absolument. En 2012, aux Carrières de Lumières, le concept d’expositions d’œuvres d’art dématérialisées, mises en scène dans un véritable spectacle, était un peu expérimental… et puis nous avons constaté que la fréquentation augmentait de 20 % chaque année. J’ai pris conscience du véritable engouement que cela suscitait auprès d’un public qui ne vient pas spontanément dans les musées traditionnels. À Paris, nous irons encore plus loin, en faisant appel à de jeunes vidéastes, pas seulement en spectacles classiques, mais aussi avec de la création numérique pure. Deux projets sont en cours sur la même idée à New York et à Séoul, avec des partenaires locaux. C’est devenu un axe très important pour nous, et c’est pour moi celui du futur, qui va permettre de diffuser l’art et la culture plus profondément.

 

La Cité de l’automobile, à Mulhouse.
La Cité de l’automobile, à Mulhouse.© C. Recoura

Au printemps 2015, vous inauguriez l’hôtel de Caumont à Aix-en-Provence. Quel premier bilan dressez-vous ?
Nous sommes plus que satisfaits. Avec plus de 300 000 visiteurs cette année, l’hôtel de Caumont rejoint les grandes institutions du sud de la France en termes de qualité, de visibilité et de fréquentation. D’autre part, nous avons montré que nous étions capables d’investir dans un monument et de le restaurer intégralement, des intérieurs au jardin, et de lui donner une nouvelle vocation de centre d’art. Nous avons prouvé également que nous étions en mesure d’animer ce centre d’art avec des expositions de haut niveau «Turner et la couleur» ferme ses portes sur plus de 220 000 visiteurs. L’établissement fonctionne sans aucune subvention publique. Pour la ville, je pense qu’il est un véritable atout. Aix-en-Provence dispose d’une offre culturelle variée et de grande qualité, depuis les festivals lyriques, le Grand Théâtre de Provence, le ballet en résidence de danse contemporaine, le musée Granet… La ville s’installe comme une capitale culturelle du sud de la France. Nous confirmons aussi notre implantation dans cette région, où nous sommes devenus le premier opérateur culturel.
Comment envisagez-vous l’avenir ?
J’éprouve une vive inquiétude devant la montée des coûts des assurances, et des transports notamment, mais aussi la difficulté d’organiser des expositions temporaires… C’est le fait d’une demande mondiale qui ne cesse d’augmenter, avec aussi l’émergence de la Chine, du Moyen-Orient, de la Russie et maintenant, du Brésil. Ces pays ont des opérateurs locaux qui sont prêts à payer cher pour obtenir des prêts… Au final, le coût global du montage d’une grande manifestation est en train d’exploser. Compte tenu du resserrement des budgets de la sphère publique, je crains que nous n’assistions à une augmentation du ticket d’entrée, ou à l’abandon pur et simple de projets ambitieux. Pour beaucoup de musées, de province notamment, le numérique est une solution alternative. Mais, d’une manière générale, je reste optimiste. L’art, de plus en plus inséré dans la vie des gens, représente une valeur essentielle. Il faut trouver le bon chemin pour y entrer. 

CULTURESPACES
en 5 dates
1990
Création de la société
1992
Prise en gestion de la villa Ephrussi de Rothschild, à Saint-Jean-Cap-Ferrat
2009
Création de la Fondation Culturespaces, sous l’égide de la Fondation du patrimoine
2012
Lancement des Carrières de Lumières, aux Baux-de-Provence
2015
Ouverture de l’hôtel de Caumont Centre d’art, à Aix-en-Provence
À VOIR
Musée Maillol, 59-61, rue de Grenelle, Paris VIIe, tél. : 01 42 22 59 58.
www.museemaillol.com


«Tout est art ? Ben au musée Maillol»
Jusqu’au 15 janvier 2017
(pour toute information concernant les douze sites gérés par Culturespaces :
www.culturespaces.com).
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