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Culture : le culte des idoles et des selfies

Le 22 mars 2018, par Vincent Noce

Françoise Nyssen, réveillez-vous !, écrivions-nous à l’automne, encore plein d’espoir. On ne sait si elle a levé l’œil, mais Emmanuel Macron n’a pas dû sentir frissonner un éveil réformateur sous son office, puisqu’il a cru bon de convoquer les chefs d’établissement culturel pour un déjeuner informel. L’Élysée a déjà pris…

Culture : le culte des idoles et des selfies
 

Françoise Nyssen, réveillez-vous !, écrivions-nous à l’automne, encore plein d’espoir. On ne sait si elle a levé l’œil, mais Emmanuel Macron n’a pas dû sentir frissonner un éveil réformateur sous son office, puisqu’il a cru bon de convoquer les chefs d’établissement culturel pour un déjeuner informel. L’Élysée a déjà pris en main la réflexion sur le patrimoine en péril, la diplomatie culturelle, les relations avec l’Afrique ou la recherche sur la spoliation nazie. Comme l’écrit Claire Bommelaer dans Le Figaro, «pour la politique culturelle, adressez-vous à la présidence de la République». Parler de brainstorming à l’Élysée serait peut-être ambitieux, car ces hauts responsables sont bien trop civils pour aborder les sujets qui fâchent. Ils ont ainsi laissé la ministre reprendre l’antienne du «passe culture jeune» sans avoir l’outrecuidance de lui faire remarquer que les quatre cents millions d’euros nécessaires à cette facétie pourraient trouver meilleur usage dans l’enrichissement des collections ou dans le sauvetage des monuments, dont Stéphane Bern dénonce chaque jour l’état alarmant. «Le passe culture jeune n’est pas un gadget», avait déjà proclamé Françoise Nyssen, qui devrait avoir à cœur de relire les phrases de Freud sur la Verneinung, la dénégation comme révélation voilée d’une vérité qui ne peut être proprement énoncée.

Le Louvre a clairement dit qu’il ne pouvait pas être question de faire voyager la Joconde.

Bien entendu, c’est un gadget électoral, et un gadget extrêmement coûteux, annonciateur d’un résultat calamiteux, comme pourraient en témoigner nos amis italiens. Personne, non plus, n’a osé demander si la Joconde devait préparer ses bagages pour la «grande itinérance» à travers la France, et pourquoi pas le monde, que lui a promise notre ministre. Elle a d’abord avancé l’idée sur le ton de la plaisanterie, au détour de ses vœux à la presse, avant de la reprendre avec une vaillance qu’on ne lui connaissait pas au micro d’Europe1, avant même d’en avoir parlé au président-directeur du Louvre. Lequel lui a clairement dit, à peine deux heures plus tard, qu’il ne pouvait être question de faire voyager un panneau risquant de se fissurer davantage. Ce fiasco a coïncidé avec un changement radical de communication d’un cabinet désespéré de faire exister une ministre évanescente. Contre toute évidence, il a d’abord prétendu que Jean-Luc Martinez n’était pas hostile au projet, avant d’assurer qu’une expertise de faisabilité était en cours, dont personne n’avait entendu parler. Ce double jeu est assez troublant, provenant d’une équipe censée porter une loi sur la propagation des fausses rumeurs. Le maire de Lens a sauté sur l’occasion pour réclamer la venue de la pauvre Monna Lisa, décidément bien sollicitée. Sécuriser le transport de la Joconde coûterait sans doute plus cher que d’offrir un billet de train à tous les habitants de sa ville. En passant, il peut faire oublier que les élus, fort occupés à batailler contre la Région, ont été incapables de développer l’agglomération et ses infrastructures en prévision de l’ouverture du Louvre-Lens. Ces coups publicitaires inconsidérés ont en commun un ralliement à l’anomie d’une consommation de masse. Un jeune n’accède pas à la culture à 18 ans parce qu’un État paternel lui a glissé 500 € dans la poche. De même, l’idée d’introduire les Français défavorisés à l’art de la Renaissance italienne en les faisant attendre des heures pour se bousculer, dans une mêlée de selfies, devant une œuvre réduite à l’état d’image, est particulièrement dérangeante.

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