créateur, esthète et collectionneur

Le 01 décembre 2016, par Agathe Albi-Gervy

Le metteur en scène Robert Wilson a exposé dernièrement ses créations en verre à Paris. l’occasion de revenir sur le parcours d’un collectionneur singulier.

Robert Wilson.
© Yiorgos Kaplanidis - HiRes


Lorsque Robert Wilson pénètre dans la galerie Downtown - François Laffanour, l’assemblée fait silence. L’homme a la carrure imposante et l’attitude avenante. Débarqué une heure plus tôt des États-Unis, il ne reste en France que le temps du vernissage de son exposition. En effet, quelle casquette manquait-il à ce metteur en scène d’opéra et de théâtre, également acteur, scénariste, écrivain, réalisateur et architecte ? Celle d’artiste plasticien. Pour lui cependant, «entre l’opéra, les arts plastiques et tout autre mode d’expression, c’est toujours la même histoire. Les œuvres d’un artiste sont toutes issues d’une seule et même pensée». Entre 1994 et 2003, c’est à travers le verre qu’il s’exprime. Sa collaboration avec le Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva), situé à Marseille, aboutit à la création de soixante-seize pièces, toutes exposées à la galerie Downtown jusqu’au 5 novembre dernier. À force de recherches, Bob Wilson a atteint la prouesse technique, comme nous le confirme François Laffanour : «Nous ne sommes plus face à un objet classique, mais face à un matériau». Tout en reflétant la poésie et la maturité de réflexion qui habitent le créateur, elles illustrent les idées piliers de son esthétique : la lumière et la ligne, droite ou courbe. Pour lui, «le verre est lumière et rappelle la dualité du corps : nous avons deux mains, mais un seul corps. Le verre me renvoie aussi à mes propres contradictions. Il est doux mais solide, transparent mais lourd. C’est un matériau libre, contenu dans des formes strictes. En ébullition, il fait le geste et le mouvement de la danse».
 

Sumba (Indonésie), pierre tombale penji ou arbre de vie, Byrd Hoffman Water Mill Foundation. DR
Sumba (Indonésie), pierre tombale penji ou arbre de vie, Byrd Hoffman Water Mill Foundation.
DR

Une collection intégrée dans son processus créatif
Si les œuvres en verre de l’Américain (né au Texas en 1941) évoquent celles de l’artiste tchèque František Vizner (1936-2011), ce n’est pas un hasard : l’homme est aussi un grand amateur d’art, qui puise son inspiration dans les pièces qu’il possède, dont certaines de Vizner. Et si ses créations sont exposées en galeries, sa collection d’art personnelle l’a été au musée du Louvre («Living Rooms», novembre 2013-février 2014). Avec cet accrochage, il a voulu insuffler l’esprit du Watermill Center à l’honorable institution. En 1992, Bob Wilson a en effet créé un centre d’art à Water Mill, dans les Hamptons. Cet ancien entrepôt de la Western Union, ouvert au public en 2006, est géré par la Byrd Hoffman Water Mill Foundation. Il s’agit d’un laboratoire interdisciplinaire pour les arts, d’une résidence d’artistes émergents, mais aussi du lieu de conservation de la collection d’art du metteur en scène. Son souhait ? Enrichir toutes les formes d’art relatives au théâtre, en confrontant les résidents aux projets de leurs voisins et aux œuvres appartenant au maître des lieux. «Il est important d’être conscients de ce que les artistes ont fait dans le passé et de ce qu’ils font aujourd’hui, pour créer des œuvres nouvelles», nous précise-t-il. Watermill est aussi sa résidence d’été, où il supervise le programme qui accueille plusieurs artistes internationaux le temps de la saison. Ce séjour lui est tout autant bénéfique, puisqu’il y trouve une double source d’inspiration pour son travail. D’une part, il se nourrit des rencontres avec les résidents. D’autre part, selon cette même idée d’émulation interdisciplinaire, il s’appuie sur les œuvres qui l’entourent pour concevoir l’atmosphère de ses futurs spectacles : «Watermill et la collection sont assurément d’une très grande influence sur tout mon travail. Je conçois le monde comme une bibliothèque : d’un regard à travers le hublot d’un avion au regard à travers la fenêtre d’un hôtel, en passant par un rêve, ou quelque chose que l’on voit dans la rue… il y a tant de sources d’inspiration au quotidien». Les œuvres qu’il choisit sont un écho à sa sensibilité. Elles lui permettent d’explorer les relations entre le corps humain et son espace environnant, comme il le fait sur scène. Loin d’être en compétition l’une avec l’autre, elles font partie d’une même expérience, d’un même univers : celui de Bob Wilson, bâti dès l’adolescence avec l’achat de premières pièces d’un ensemble qui en compte aujourd’hui huit mille.

Il y a dans cette grande diversité une volonté d’embrasser toute la connaissance du monde

Du design à l’art polynésien
Comment choisit-il les quelque trois cents œuvres d’art qui enrichissent ce fonds chaque année ? «Je ne vais pas vers les pièces, ce sont elles qui me trouvent. Elles peuvent venir d’une galerie, de la suggestion d’un ami ou… de la rue, par terre». Il attend donc le coup de cœur, l’évidence. Ce qui explique le caractère si éclectique de ces œuvres, mis en évidence dans son exposition du Louvre. Bob Wilson confirme notre envie de voir, dans cette grande diversité, une volonté d’embrasser toute la connaissance du monde. Les photographies anciennes côtoient les céramiques contemporaines et des objets de curiosité. Wilson possède ainsi l’un des plus grands ensembles privés de chaises de designers, parmi lesquels Carlo Bugatti, Charles Eames ou Gio Ponti. S’y ajoutent des pièces de qualité muséale d’artistes contemporains tels Donald Judd, Richard Serra et d’art polynésien. Si les masques océaniens dominent en nombre, c’est grâce au coup de foudre qu’il a eu pour l’Indonésie et sa culture, il y a vingt-trois ans déjà, et qui le pousse à y retourner chaque année depuis. Le dessin occupe une place de choix dans sa collection. Or, il s’agit là plus que du simple goût d’un amateur. Pour Wilson, celui-ci est fondamental, puisqu’il est à la base de tous ses projets. Le soir du vernissage, à la galerie Downtown, une petite conférence de presse réunit une dizaine de journalistes autour d’une table présidée par l’artiste. La feuille de papier d’une consœur, bientôt empruntée par lui, devient le support de son discours : chacune de ses idées est simultanément illustrée par quelques vifs coups de stylo, allant jusqu’à noircir la feuille de juxtapositions de robes, de formes géométriques ou de pyramides de lettres.

 

Vue de l’appartement de Robert Wilson au Watermill Center. © G.T. Pelizzi
Vue de l’appartement de Robert Wilson au Watermill Center.
© G.T. Pelizzi

un amour de la ligne
Les idées fusent de son esprit et de sa main à une vitesse qui fascine la salle. «Créer un opéra ou toute autre œuvre, c’est la même chose. Je débute toujours avec des dessins. Ils n’ont pas besoin d’être l’illustration précise du travail, qui peut évoluer. Les dessins ont une mémoire. Lorsque j’en regarde un, même des années 1960 ou 1970, je me souviens étrangement de mon humeur le jour où je l’ai créé». Le plasticien préfère les œuvres graphiques aux peintures, qu’il collectionne peu : «Je n’ai jamais aimé vivre avec des tableaux, que je vois plus volontiers dans un musée. Je préfère vivre entouré de dessins, d’objets en verre et de textiles. J’ai cessé de peindre sur toile lorsque j’ai commencé à travailler dans le théâtre : j’en faisais davantage sur une scène, en trois dimensions, que je ne le pouvais sur une toile plate…» Retenons que pour Bob Wilson, la prétendue frontière entre les arts n’existe pas. En 1990, alors qu’il préparait la scénographie de son exposition au Centre Pompidou, il a demandé que soit placée une chaise à côté d’un tableau. On le lui a refusé, au motif que l’on ne confronte pas des œuvres de catégories différentes… Qu’à cela ne tienne, il allait continuer d’appliquer à sa collection l’idéologie inverse, et l’abriter dans un centre qui allait prouver au monde la richesse de cette conception.

Cambodge, période pré-khmère, début du VIIe siècle, torse de Bouddha, Byrd Hoffman Water Mill Foundation.© Mikael Woerner
Cambodge, période pré-khmère, début du VIIe siècle, torse de Bouddha, Byrd Hoffman Water Mill Foundation.
© Mikael Woerner

À LIRE
Robert Wilson, Glass Works, par Françoise Guichon, conservatrice générale
du patrimoine, chef du service Design au musée d’Art moderne - Centre de création industrielle,
Centre Pompidou, en 2011, directrice du Cirva, Marseille, en 2007.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne