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Contemporary Istanbul : une foire en suspens

Publié le , par Alain Quemin

Si la foire d’art contemporain d’Istanbul entend prendre position sur la scène internationale, la sélection des galeries demeure problématique et constitue le principal point faible, malgré quelques belles surprises.

Stand de la galerie The Pill lors de la foire Contemporary Istanbul 2016. © Chroma... Contemporary Istanbul : une foire en suspens
Stand de la galerie The Pill lors de la foire Contemporary Istanbul 2016.
© Chroma / The Pill

Dans un monde de l’art contemporain qui se prétend globalisé, un point de vue domine trop souvent, édicté par quelques nations, toutes occidentales, soit les États-Unis et quelques pays d’Europe. Le système des galeries et des foires internationales n’échappe pas à cette règle. Visiter régulièrement des manifestations situées hors de cet espace permet donc d’ouvrir et d’élargir son regard. La position de la Turquie, à l’articulation de l’Europe et de l’Asie, pouvait sembler un atout pour la Foire d’art contemporain d’Istanbul, Contemporary Istanbul, qui se tenait, en 2016, du 3 au 6 novembre. Faisant état de 1 500 œuvres créées par 520 artistes, représentés par 70 galeries qualifiées de «leaders» et d’« émergeantes » (sic), la manifestation, bien que parvenue à sa onzième édition, ne tenait pas ses promesses. On pouvait, évidemment, mettre ces limites au compte du contexte politique perturbé de la Turquie, État perçu, tant à l’intérieur qu’à l’étranger, comme à la fois de plus en plus autoritaire et instable. Les risques d’attentats renforçaient encore le peu d’engouement étranger pour la manifestation, avec des effets tant sur les candidatures de galeries étrangères – celles-ci venaient de vingt-quatre villes se partageant entre vingt pays et beaucoup auraient renoncé – que sur la venue de visiteurs non turcs. De nombreux galeristes relevaient d’ailleurs que, cette année, les collectionneurs étrangers étaient rares.
 

Murat Morova (1954), Untitled, 2016, aquarelle sur papier, 112 x 84 cm. COURTESY THE ARTIST AND GALERI NEV ISTANBUL
Murat Morova (1954), Untitled, 2016, aquarelle sur papier, 112 x 84 cm.
COURTESY THE ARTIST AND GALERI NEV ISTANBUL


Des faiblesses sur plusieurs points
Parmi les galeries, plus de la moitié (environ 60 %) étaient turques, presque exclusivement d’Istanbul. Cette proportion, malvenue dans pratiquement toute foire se prétendant internationale, était d’autant plus gênante que la scène locale des galeries d’art contemporain ne permet en rien de puiser ainsi dans un vivier national qui, de facto, n’existe pas si l’on entend choisir des enseignes de qualité. Manquaient cruellement les participants proprement internationaux et les poids lourds du marché, à l’exception notable de la galerie parisienne Lelong, présente pour la troisième année consécutive, prouvant bien qu’il existe un marché turc pour les grandes galeries, et de son homologue berlinoise König, dont le stand était certes bien accroché mais dont le «solo show» consacré à Matthias Weischer décevait. Face à une offre locale de niveau globalement faible – mais offrant, fort heureusement, de belles exceptions –, il était étonnant que la foire fasse état d’un comité de sélection composé de cinq personnes dont on était en droit de se demander dans quelle mesure elles avaient réellement pu trier entre les postulants et, éventuellement, tenir à l’écart de la foire certains candidats. Parmi les cinq personnalités émargeait pourtant Marc-Olivier Wahler, conseiller artistique de la manifestation, figure reconnue du monde de l’art contemporain, ancien directeur du Swiss Institute de New York et du Palais de Tokyo à Paris, actuellement en poste aux États-Unis. Au rez-de-chaussée se côtoyaient trop souvent des stands clinquants et surchargés, emplis de peintures bigarrées accrochées à touche-touche. Seules deux galeries stambouliotes, intelligemment situées à l’entrée d’une allée et se faisant face, Pi Artworks (également installée à Londres) et Dirimart, s’en sortaient mieux que les autres. La galerie Senda, venue de Barcelone, aurait également fait bonne figure si les cinq photographies de grand format d’Ahmet Ertug, représentant des théâtres, églises et bibliothèques n’avaient pas évoqué des pastiches de Candida Höffer. Une fois de plus, la galerie Marlborough, qui a pourtant jadis été en vue sur la scène internationale, se caractérisait par un stand calamiteux. Au sous-sol, la section de la foire la plus intéressante, la galerie stambouliote Mixer apparaissait inégale mais assez intéressante. La Suissesse Analix Forever présentait, outre des dessins d’oiseaux de Maro Michalakakos, pas moins de huit vidéos sur un petit stand, certes là aussi chargé, mais dont le médium introduisait une diversité très bien venue. Pour la première fois, l’édition 2016 de Contemporary Istanbul s’accompagnait d’une exposition, «Collectors’ Stories», composée d’œuvres sélectionnées par soixante collectionneurs turcs dans leur fonds personnel.

 

Gulay Senercioglu (1968), A Sip of Water, 2016 (détail), vis et bois, 180 x 113 x 7 cm. COURTESY THE ARTIST PI ARTWORKS ISTANBUL/LONDON.
Gulay Senercioglu (1968), A Sip of Water, 2016 (détail), vis et bois, 180 x 113 x 7 cm.
COURTESY THE ARTIST PI ARTWORKS ISTANBUL/LONDON.



Des éléments encourageants
Certes inégal, l’ensemble dessinait les contours d’un «goût» turc, avec des œuvres d’artistes nationaux où il apparaissait encore difficile de distinguer des personnalités marquantes, mais aussi des noms notables ou même importants de l’art contemporain international. On relevait ainsi la présence d’œuvres d’Ivan Navarro dans pas moins de trois collections. Autre élément encourageant pour le futur, il convient de souligner que les dates de Contemporary Istanbul étaient fort mal choisies pour son édition 2016, puisqu’elles coïncidaient exactement avec celles de la foire d’art contemporain de Turin, la manifestation de ce type la plus importante d’Italie, autrement plus reconnue. De façon très louable, le calendrier a été modifié pour l’édition de l’année 2017, qui sera avancée à la seconde semaine de septembre afin de coïncider avec l’inauguration de la prochaine biennale d’Istanbul – beaucoup plus prisée que la foire elle-même –, ce qui devrait produire un effet d’entraînement.

Un nouveau nom sur la scène turque
Parmi les découvertes de la foire, il convient de signaler une surprise : la très jeune galerie stambouliote The Pill, âgée de tout juste… six mois, dont le stand ressortait de façon éclatante et accueillait notamment Deniz Gül, Eva Nielsen et Marion Verboom. Apparemment programmée à la toute dernière minute, cette galerie n’apparaissait d’ailleurs même pas dans le catalogue. Dès le vernissage, le nom de The Pill circulait sur toutes les lèvres, tant les œuvres présentées et son accrochage apparaissaient remarquables. Si le site Internet de la galerie est encore en voie de finalisation et si elle ne représente encore qu’une dizaine d’artistes, l’équilibre apparaît très bien trouvé entre créateurs turcs et étrangers, dont une bonne part est déjà soutenue en Europe par des structures très professionnelles et intégrées. Signe encourageant, tant pour l’offre locale des galeries que pour les instances de jugement associées à la foire, c’est d’ailleurs cette structure réellement émergente qui s’est vu attribuer le prix du meilleur stand décerné par la foire. Soit une belle preuve d’ouverture d’esprit du jury (composé notamment de Marc-Olivier Wahler et de Marcus Graf, conseiller artistique de la foire), n’hésitant pas à couronner une enseigne encore peu connue du marché. Il est clair que cette dernière ne va pas tarder à compter sur la scène turque. Elle devrait même rapidement constituer un lieu de passage obligé pour les amateurs étrangers de passage à Istanbul. Pour peu, évidemment, que la situation politique en Turquie ne devienne pas un repoussoir.

À voir
Dans le quartier populaire et en pleine transformation de Balat, la galerie The Pill dispose déjà d’un bel espace :
Ayvansaray Mahallesi Mürselpaşa Caddesi 181 Balat. Istanbul
www.thepill.co


 

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