Connaissez-vous ORLAN ?

Le 15 novembre 2018, par Alain Quemin

Depuis les années 1960, elle est une figure incontournable de la scène contemporaine mondiale. Pour autant, la connaît-on vraiment ? À la recherche de quelques clés d’analyse, plongée avec l’artiste dans son environnement créatif.

L’artiste dans son atelier : au plafond, la guirlande de fanions représentant ses amis.
 
© Aurélien Mole Courtesy Ceysson & Bénétière


Elle fait partie des quelques artistes contemporains célèbres, comme Pierre et Gilles ou Marina Abramovic, que des fans arrêtent dans la rue pour leur demander un autographe ou un selfie. Dans le cas d’ORLAN, l’intérêt qu’elle suscite auprès du grand public lui a même valu un prix particulier, celui de l’E-réputation associé au plus grand nombre de recherches sur Internet dans la catégorie des arts visuels. C’est donc sans surprise dans l’un des quelques quartiers de Paris encore populaires, au cœur du 11e arrondissement, que l’on trouve son atelier, qui est également son appartement. L’artiste y vit et y travaille depuis une douzaine d’années, après avoir quitté Ivry-sur-Seine. Sur rue, rien ne distingue la façade anodine d’un immeuble bas. Une fois franchies deux porches, au fond d’une dernière cour pavée, apparaît une lourde porte métallique. L’artiste accueille le visiteur en… ORLAN : elle ne se défait jamais du look original qu’elle s’est créé, de la même façon qu’elle a travaillé son corps en le transformant radicalement à l’aide de la chirurgie plastique, donnant ainsi naissance à quelques performances mémorables. Montée sur ses éternelles platform shoes, la dame est vêtue d’un tailleur pantalon noir dont la veste, très épaulée, est richement ornée de cristaux argentés. Du visage se détachent des lunettes rondes aux épaisses montures jaune vif, une bouche rouge aux lèvres très dessinées, mais aussi les protubérances insérées sous la peau de chaque côté du front, ornées de paillettes irisées. Les cheveux sont inévitablement dressés sur la tête, pour moitié colorés en noir, pour moitié blancs. Aucun doute, on est bien face à ORLAN.

 

ORLAN devant l’une de ses peintures des années 1970, exposées à la galerie Ceysson & Bénétière, à Paris.
ORLAN devant l’une de ses peintures des années 1970, exposées à la galerie Ceysson & Bénétière, à Paris. © Saywho/Valentin Le Cron


Un mélange de vivant et d’artificiel
Dans l’entrée trônent non seulement son scooter, mais aussi, accroché au mur, tout un premier ensemble de dessins offerts par des amis. On reconnaît rapidement des œuvres de Paul McCarthy, de Jan Fabre ou de Bernar Venet. Vient ensuite une création festive, une guirlande composée de fanions ornés de photographies de ses proches, chacun coiffé d’un chapeau. Des intimes aussi divers que Rossy de Palma, Yann Thomas, Robert Fleck, Bernard Blistène ou Jacques Villeglé animent la farandole, et font donc office de majordomes. L’essentiel de l’endroit se livre alors au regard, sous forme d’espace de travail : un vaste studio ouvert, organisé autour d’une colonne et d’une grande table noire sur roulettes qui, éclairée d’une lumière zénithale provenant d’une immense verrière, en constitue le cœur. Y est posé un «Duchamp de Noël» bricolé par l’artiste, reproduction approximative de l’iconique roue de bicyclette, dans laquelle elle a inséré une guirlande lumineuse. Ailleurs, on découvre un détournement du célèbre porte-bouteilles duchampien : une plante verte, naturelle, accueille une fausse feuille en son milieu, la maîtresse des lieux s’amusant ici, comme elle le fait dans ses œuvres, à mélanger le vivant et l’artificiel. Au regard de cet espace de production, le lieu de vie de l’artiste apparaît minuscule. Sa chambre n’occupe guère qu’une alcôve. La cuisine est elle aussi petite, mais prolonge manifestement la partie atelier. Un ancien assistant tient à souligner : «ORLAN est très généreuse ; elle propose souvent à ses assistants de rester pour dîner et cuisine pour eux.» L’évidence saute aux yeux en visitant les lieux : le cœur de la vie d’ORLAN est son travail. Ici, l’espace tout entier est clairement agencé autour de celui-ci. L’artiste livre quelques indications sur son environnement et son rythme de création, expliquant s’assoir habituellement à la grande table, entourée de deux ou trois assistants : «Ce n’est pas que j’aie besoin d’avoir du monde autour de moi pour créer, mais ça permet d’aller plus vite, on communique immédiatement.» Elle travaille là, accompagnée pendant les après-midi puis seule, très tard dans la nuit. «En général, je me lève le matin à dix heures, mais je suis encore sous somnifères, donc je réponds comme un automate à mes e-mails. Mes assistants arrivent en début d’après-midi, puis on travaille jusqu’au soir. Souvent, je n’arrive pas me rendre aux vernissages. Mais si je le fais, quand je rentre, je me remets à travailler jusqu’à quatre, cinq ou six heures du matin ! J’aime la nuit : je peux imaginer, me réinventer, me fragmenter et organiser le management du lendemain.» L’ordinateur est en majesté sur le vaste bureau, envahi comme une bonne part de l’atelier de piles de catalogues et de livres. Ici, règne un joyeux désordre. D’autres ouvrages sont rangés dans deux grandes bibliothèques, faisant bien ressortir toute l’importance de la documentation. L’artiste précise : «J’utilise beaucoup l’ordinateur, mais la plupart de mes œuvres sont nées de lectures, ce ne sont jamais des œuvres spontanées. Je lis encore Deleuze et Guattari, dont les formules me donnent des éléments pour penser le monde, me repenser, mettre en perspective ce que je fais. Par exemple, j’ai réalisé une vidéo, intitulée ORLAN remixe Costa-Gavras, Deleuze et Guattari, hybridant leurs créations et qui est une œuvre contre le racisme. Je fais aussi beaucoup de lectures scientifiques. Je regarde de nombreuses conférences TED, faites par des gens très engagés. J’aime aussi les conférences en lien avec le médical, la génétique, la science : c’est ce qui m’a le plus apporté pour faire des œuvres.»


 

 
 © Aurélien Mole Courtesy Ceysson & Bénétière


Des peintures géométriques !
Partout, accrochées aux murs ou posées au sol, les œuvres devenues des classiques pour nombre d’entre elles témoignent de la grande diversité de son travail : Le Baiser de l’artiste, Les Drapés baroques, Sainte ORLAN, les séries des «Self hybridations», un modèle réduit de l’immense drapeau, couvert de sequins, figurant à l’entrée de l’exposition «Paris-Delhi-Bombay» au Centre Pompidou en 2011 ou encore L’ORLANoïde qui, voici quelques mois encore, jouxtait la sortie d’«Artistes & robots», au Grand Palais. Son actualité et ses projets ? « Je montre en ce moment dans ma nouvelle galerie, Ceysson & Bénétière, des peintures géométriques réalisées de 1971 à 1975 et que personne ne connaît, accompagnées de collages de 1976-1980. J’étais très heureuse que, dès que je les aie rejoints, mes galeristes m’offrent cette exposition dans leur espace parisien au moment de la FIAC.» ORLAN, peintre ! Décidément, on croit connaître la créatrice, mais son œuvre protéiforme réserve encore de surprenantes découvertes. L’artiste évoque alors un projet de catalogue raisonné. Quand on considère le nombre impressionnant d’ouvrages qui lui ont déjà été consacrés, on souhaite bon courage à l’auteur. Avant de nous raccompagner, notre hôtesse d’un jour nous livre une confidence : «Si je n’avais pas été artiste, j’aurais aimé être exploratrice ou batteuse de rock.» Plasticienne n’hésitant pas à bousculer ses contemporains et enchaînant les créations à un rythme frénétique, ORLAN n’a pas manqué d’explorer de nouveaux territoires, depuis près d’un demi-siècle. Tout s’explique.