Commode BVRB, le retour

Le 11 juillet 2019, par Vincent Noce

Lundi 8 juillet, la commode de la dauphine a repris sa place dans sa chambre à Versailles. Histoire d’une saga qui a marqué le marché de l’art.

Passé plusieurs fois aux enchères et ayant quitté la France en 1981, ce meuble issu d’une commande royale a finalement rejoint le château de Versailles, moyennant 4,25 M€.

La commode commandée à BVRB en 1744 pour la future dauphine de France est l’un des plus beaux meubles au monde. Mettant un terme à deux siècles et demi d’absence, sa réinstallation à Versailles sonne comme un nouveau départ, après le scandale de l’acquisition d’une série de faux sièges. Un temps frappé par la malédiction, le château semble avoir été touché par la grâce, en héritant de 20 M€ d’une Monégasque du nom de Jeanne Heymann, disparue en 2012. Ce legs, qui a mis plusieurs années à être acté, est tombé du ciel. Comme nous l’a expliqué le directeur de l’établissement public, Laurent Salomé, «cette dame, qui n’était pas membre des amis de Versailles, ne s’était jamais manifestée auparavant». Elle a inscrit son don au bénéfice de la Réunion des musées nationaux en spécifiant qu’il devait être affecté «à l’acquisition de tableaux et objets ayant figuré à Versailles avant 1789». Il a déjà permis d’acheter auprès d’un collectionneur londonien une splendide paire de vases acquis par Louis XVI, des vases «œufs» à fond lilas et décor chinois, et une bergère de Foliot du cabinet intérieur de Marie-Antoinette, qui seront dévoilés dans les mois à venir. Comme le souligne Laurent Salomé, symboliquement, l’achat de ce siège «montre bien qu’une page a été tournée» par son institution, après le traumatisme de la tromperie dont elle a été victime.
Records
Le directeur a ainsi entamé une campagne de prospection auprès des acteurs du marché de l’art pour leur indiquer que le château se trouvait en mesure d’acquérir des trésors qui sont habituellement signalés en priorité aux grands collectionneurs. Christie’s s’est entremise pour proposer le rachat de cette commode de Bernard II Van Risen Burgh à un collectionneur américain, qui a requis l’anonymat, pour un prix ayant été arrêté à 4,25 M€. Il l’avait lui-même acquise en 1998 à la galerie new-yorkaise French & Co de Martin Zimet, après l’échec de sa mise en vente chez Christie’s. Le meuble était alors estimé de 5 à 7 M$, ce qui équivaudrait aujourd’hui aux mêmes montants en euros. Jamais une pièce de mobilier ne s’était vendue à ce niveau aux enchères, le record étant alors détenu pour presque moitié moins par le coffret à bijoux de Marie-Antoinette (acquis pour 25,5 MF par le banquier Robert Vernes dans la vente judiciaire Roberto Polo, orchestrée par Jacques Tajan en 1991), lui aussi retourné à Versailles aujourd’hui.
Ventes parisiennes
Le passage de cette commode en laque noire dans les ventes révolutionnaires n’a pas été retrouvé. Elle est réapparue à la galerie Georges Petit, en mai 1894, dans la collection Josse, où elle a été adjugée pour 2 800 francs-or. En 1973, elle est repassée sous le marteau d’Étienne Ader au palais Galliera, dans la succession de l’avionneur Henry Farman. Décrocher sa collection fut le premier beau coup d’un aspirant commissaire-priseur appelé Jacques Tajan, qui allait dominer longtemps sa profession. Le plus disputé fut ce lot 127, estimé 550 000 F, qui fut emporté pour le double de cette somme par l’antiquaire Jacques Perrin. Longtemps surnommée la «commode Farman», elle était reconnue, nous raconte le spécialiste Alexandre Pradère, comme «un des chefs-d’œuvre parmi les meubles français en laque d’Extrême-Orient, avec ses trilles de bronze doré qui semblent jaillir du décor japonais». Une commode similaire avait été expédiée à Parme pour Madame Infante (aujourd’hui au palais du Quirinal). Il n’en existe qu’une demi-douzaine, en laque du Japon, de cet ébéniste ayant succédé à son père, arrivé de Hollande au début du siècle. Monuments d’élégance et d’équilibre, ses meubles furent parmi les premiers à recevoir des décors de plaques de Sèvres ou de panneaux de laque chinois ou japonais. La qualité de ses bâtis en chêne et l’ornementation de ses bronzes finement ciselés ont fait sa réputation. L’usage des veines du bois de bout pour enjoliver ses marqueteries ou la présence d’une agrafe sur la ceinture de ses petites tables sont des caractéristiques de ce maître né avec le siècle. Jacques Perrin fit restaurer sa précieuse acquisition avant de l’exposer au Carré Rive Gauche. Hélas, aucun document sur cette restauration n’a été retrouvé. Il la revendit en 1981 à Martin Zimet. On savait l’importance de ce meuble estampillé, mais personne n’en soupçonnait l’origine royale.
Désastre
Quand, en 1998, Martin Zimet confia son stock à Christie’s pour prendre sa retraite, ce fut la révélation. L’expert, Patrick Leperlier, avait été alerté par un collègue de la présence d’une marque au dos du meuble : «N° I 343». Passionné des archives de l’Ancien Régime, il retrouva le lot correspondant dans le journal du Garde-Meuble royal. Dans son ouvrage de référence sur les ébénistes français, Alexandre Pradère avait reproduit cette notice, décrivant les caractéristiques de la commode livrée à Versailles pour Marie-Thérèse d’Espagne, un mois avant son mariage, le 23 janvier 1745. Le bureau de pente BVRB de la dauphine, ironiquement vendu par Jacques Perrin à Versailles, porte la marque «N° I 344», avec le même chiffre romain suivi de la numération arabe. En dépit de sa qualité, la vente de Christie’s fut désastreuse. La maison avait commis l’erreur de consentir une garantie exagérément optimiste, en gonflant les estimations au-delà du raisonnable. Trente à quarante millions de dollars en étaient attendus, ce qui en aurait fait la plus belle dispersion jamais vue d’une collection de mobilier. Elle rapporta moins de 13 M$, la commode, son fleuron, faisant partie des invendus.
Fabliaux
Dans le monde de l’art, les commentaires allaient bon train. Comment cette marque avait-elle pu si longtemps passer inaperçue ? Experts et conservateurs, à commencer par Pierre Verlet, avaient pu voir la commode, qui s’était même retrouvée dans la vitrine de la galerie Perrin. Il est vrai que l’emplacement de ce numéro d’inventaire est inhabituel. Mais, comment le Louvre, qui à l’époque contrôlait chaque bien culturel en partance de France, avait-il pu le manquer, ratant une occasion unique de préempter ce meuble unique à bas prix ? Le dossier d’exportation que nous avons pu consulter ne comportait aucun descriptif et aucun cliché autres que ceux, assez sommaires, fournis par l’antiquaire. Les théories les plus fantaisistes furent élaborées, les uns assurant que la commode aurait quitté la France en fraude  alors que sa sortie avait bien été approuvée le 15 août 1981 , d’autres que le numéro aurait été rajouté. Les relations entre Versailles et le Louvre n’ayant pas toujours été des plus harmonieuses, certains ont même avancé que le musée parisien aurait trouvé un malin plaisir à laisser s’enfuir un meuble pouvant enrichir son rival, mais rien n’accréditait une telle mauvaise pensée. Par coïncidence, le conservateur chargé du contrôle ce jour-là, Gérard Mabille, allait plus tard diriger le département du mobilier à Versailles. Christie’s fit alors examiner l’inscription tracée à l’encre gallique par le laboratoire de l’université de Londres, qui a confirmé en substance qu’elle paraissait d’origine et que sa composition excluait une confection moderne. Les analyses récentes, très poussées, du laboratoire de recherche des musées de France aboutissent aux mêmes conclusions. L’explication sur laquelle s’accordent les experts a le mérite de la simplicité (ou plutôt le défaut, aux yeux des médias) : longtemps, les marques n’ont pas été comprises ni même étudiées. L’histoire de l’art n’a pas porté aux ébénistes le même intérêt qu’aux peintres ou sculpteurs. Au XVIIIe siècle, leur notoriété a été éclipsée par les marchands-merciers. Jusque tardivement, personne ne savait même qui pouvait se cacher derrière l’acronyme «BVRB» inscrit sur certaines des plus belles réalisations de l’époque. Il fallut attendre 1959, avec la découverte de cette dynastie dans les archives notariales du faubourg Saint-Antoine par Jean-Pierre Baroli, un élève de Verlet. Vexée sans doute de cet injuste traitement, la commode a disparu une bonne vingtaine d’années, laissant retomber les volutes d’une polémique ardente et confuse, bien dans la tradition française, avant ce retour en grâce. 

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