Commissaires-priseurs, parlez-vous digital ?

Le 23 janvier 2019, par Maïa Roffé

Ainsi s’interrogeait-on à la dernière Convention du Syndicat national des maisons de ventes volontaires (Symev), le 27 novembre dernier à l’Automobile Club de France. Dans ce cadre feutré, réseaux sociaux, blockchain et nouveaux outils numériques ont suscité les débats.

L’expert en art et technologie Benoit Coffin.
© guillaume Nédellec/hans lucas

L’objectif de l’après-midi était d’évoquer des solutions numériques permettant de développer l’activité de commissaire-priseur, à commencer par la stratégie sur les réseaux sociaux. Carole Jezequel, tenant le marteau pour Rennes Enchères et modératrice de cette première table ronde, rappelait les chiffres : 65 % des commissaires-priseurs utilisent ces outils, selon la Chambre nationale des commissaires-priseurs judiciaires. Instagram est devenu (à 63 %) le réseau social le plus prisé par le monde de l’art, et les principales maisons de vente aux enchères ont connu une hausse de leurs abonnements à celui-ci ; Christie’s a enregistré une augmentation de 55 % du nombre de ses abonnés depuis 2017, selon le rapport Hiscox 2018 sur le marché de l’art en ligne. «L’objectif est d’élargir son audience, son panel d’acheteurs et de vendeurs, en direction des non-initiés. L’avantage, une fois la personne abonnée à votre compte Facebook ou Instagram, est que l’information lui arrive directement et que des outils statistiques permettent de mesurer l’impact de chacune des publications, qui doivent être courtes, et régulièrement postées à l’heure du déjeuner ou en début de soirée pour avoir le plus de chance d’être vues», expliquait Mathias Panhard, directeur général de 3PI. L’ensemble des intervenants rappelait l’importance d’accompagner les publications de nombreux hashtags, ces mots-clés de recherche précédés du signe «#» qui permettent d’être repéré sur le réseau. «Grâce au hashtag #kaws, un collectionneur de l’artiste new-yorkais a trouvé une œuvre lors d’une de nos ventes d’art contemporain, et l’a achetée 200 000 €», s’enthousiasmait Romain Monteaux-Sarmiento, directeur de la communication et du marketing chez Tajan. Et d’ajouter qu’il faisait venir  moyennant finances  des «instagramers influenceurs» spécialisés dans l’univers des montres ou des bijoux, pour faire leurs propres photos et les poster sur leur compte Instagram afin d’accroître le nombre de ses abonnés et d’acheteurs potentiels. Marie-Antoinette de Longcamp, consultante en communication digitale chez Josepha Communication, rappelait la nécessité pour une étude d’avoir un site web bien référencé sur Google  grâce aux sociétés spécialisées dans l’optimisation pour les moteurs de recherche ou SEO (Search Engine Optimization)  afin de faire connaître ensuite au public ses réseaux sociaux et de «faire parler de soi en se mettant en scène au marteau dans des photos ou des vidéos. Vous êtes une profession théâtrale», soulignait-elle. Le commissaire-priseur Philippe Ancelin, directeur de Drouot Estimations, renchérissait : «Il est possible d’incarner la passion de notre métier à travers un compte Instagram personnel où l’on montre nos coups de cœur et les coulisses des ventes sur un ton moins conventionnel. On peut y créer des «stories» (séquences éphémères de photos et de vidéos de vingt-quatre heures, ndlr), qui permettent de rebondir sur sa pratique professionnelle et de renvoyer au compte officiel de la maison de ventes». Un point de vue partagé par son confrère d’Ader, Xavier Dominique, qui anime un compte personnel sur Instagram et a des échanges directs avec ses «followers».
 

Une lente réforme
Interrogée par le président du Symev, Jean-Pierre Osenat, sur «la pertinence de l’organisation actuelle de la profession et particulièrement son autorité de régulation, le Conseil des ventes volontaires, la garde des sceaux Nicole Belloubet confiait, le 10 juillet dernier, à la magistrate Henriette Chaubon et à l’avocat Edouard de Lamaze, une mission «sur l’avenir des opérateurs de ventes volontaires». Leur rapport, très attendu, devait être dévoilé à la convention du Symev, mais sa présentation à la profession a été reportée. L’occasion pour Jean-Pierre Osenat de marteler : «Le mode de régulation actuel, confié à des magistrats, entrave notre capacité à nous adapter à notre marché à l’international et à aller vers d’autres opportunités, notamment grâce au numérique et aux jeunes talents». Sylvain Maillard, député de Paris et conseiller municipal du 9e arrondissement, qualifié de «chevalier blanc parlementaire des commissaire-priseurs» par le président du Symev, devait annoncer les conclusions du rapport. Mais il n’a pu que renouveler ses vœux d’«être l’artisan de cette réforme devant l’assemblée nationale». «Vos souhaits, pour être clair avec vous, ne rencontrent pas d’obstacle politique ; ils doivent seulement se coordonner avec une contrainte européenne, les règles communautaires en termes d’encadrement des structures d’autorégulation étant assez strictes», a-t-il déclaré avant de conclure : «Je serai l’ambassadeur de votre impatience»… Les commissaires-priseurs devront encore ronger leur frein.


Les technologies cryptées
La dimension humaine du métier était au cœur des débats dans la salle, désemparée devant la technicité des interventions sur la blockchain, au terme d’une envolée lyrique du commissaire-priseur Geoffroy Ader très applaudie. «La technologie de la blockchain peut se mettre au service de votre profession et valider des compétences spécifiques : le sourcing (consistant à trouver les objets et obtenir un mandat du vendeur, ndlr), les attributions et les estimations garanties et les actes de ventes, qu’elles soient aux enchères publiques ou de gré à gré. Cette technologie pourrait vous servir de registre afin d’assurer une meilleure traçabilité des objets en créant une empreinte numérique et infalsifiable», déclarait le député de la Loire Jean-Michel Mis, rapporteur, avec Laure de La Raudière, de la Mission d’information commune sur les usages des bloc-chaînes (blockchains). Prudent, il ajoutait : «Elle pourrait permettre de garantir l’authenticité, après bien entendu votre certification.» Michel Mis ne rendra son rapport que le 10 décembre prochain, mais il annonçait d’un débit  trop  rapide : «Nos recommandations dans notre rapport pourraient demander à consacrer dans la loi le statut de «tiers de confiance numérique», chargé d’assurer la protection d’une identité, des documents, des transactions». À suivre… Les conférences sur la blockchain se succèdent et ne se ressemblent pas : The Art Market Day, le 5 novembre dernier au Centre Pompidou (Gazette n° 40, page 28), Conférence Art & Finance le 26 octobre à la Philharmonie du Luxembourg (Gazette n° 39, page 38)… Elles suscitent l’incompréhension voire le rejet des acteurs du marché de l’art. Pourtant, graphiques à l’appui, Benoit Coffin, expert en art et technologie, s’est efforcé d’expliquer aux auditeurs de la Convention du Symev ce que pouvaient apporter la blockchain et les Smart contracts (contrats intelligents) aux «commissaires-priseurs de demain» : retracer la chaîne des propriétaires successifs, garantir les paiements, automatiser le versement du droit de suite et des droits d’auteur, intégrer des données liées à la provenance, aux prêts ou aux conditions de conservation, comme le font déjà deux applications basées sur la technologie blockchain, le registre numérique sécurisé sur les œuvres d’art et objets de collection Artory et le catalogue raisonné digitalisé Arteia. Toutefois, Benoit Coffin se disait conscient des problèmes que cette technologie cryptée soulève : «Si une œuvre n’est plus attribuée à Rembrandt, on ne pourra pas effacer mais ajouter une ligne». Invité d’une table ronde sur «les nouvelles réalités», Emmanuel Moyrand présentait Monuma, une application mobile d’expertise de patrimoine basée sur la blockchain, permettant, à partir de photos et de vidéos prises avec son smartphone, d’enregistrer de façon pérenne un objet d’art en vue d’une expertise, d’un rapport de condition et d’une valeur d’assurance. Mais l’outil qui suscita l’admiration dans la salle fut le scanner en ultra-haute définition de la société Artmyn, qui révèle la texture et les infimes détails d’une œuvre d’art en lumière visible (frontale, rasante, rayonnement UV) jusqu’à la toile. «Que ce soit pour des raisons de sécurité ou d’assurance, le scan extrait la topographie, la réflectance et la colorimétrie de tableaux, gravures et photos de deux mètres sur deux maximum, pour suivre l’état de conservation et détecter les éventuels dommages, lors d’un prêt par exemple», déclarait le commissaire-priseur et chef du développement d’Artmyn, Grégoire Debuire. Le scanner permet de générer des vidéos qui peuvent illustrer des catalogues en ligne et alimenter les réseaux sociaux, prompts à relayer des images spectaculaires. Les tarifs n’étaient pas révélés, l’interlocuteur invitant les commissaires-priseurs à assister à un nouveau rendez-vous : le London Auction Summit, le 4 février prochain.

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