Colmar : la tentation du déni

Le 18 octobre 2018, par Vincent Noce
 

Le 24 septembre, les saints et apôtres sculptés par Nicolas de Haguenau pour le retable d’Issenheim ont pris la route des ateliers parisiens. Ultérieurement, in situ, suivra la restauration des peintures de Mathis Gothart, appelé à tort «Grünwald» par Sandrart, l’un des pères fondateurs de l’histoire de l’art. C’est bien connu, cette discipline ne revient pas facilement sur ses erreurs, si bien que l’auteur d’un chef-d’œuvre célébré par les poètes, musiciens et peintres subit, depuis trois siècles et demi maintenant l’indignité d’être désigné par un nom qui n’est pas le sien. Auparavant, en recourant à la tomographie de cohérence optique en 3D, le laboratoire doit scrupuleusement mesurer l’épaisseur du vernis jauni, qui sera estompé pour retrouver la vibration du dessin et de la couleur. Sans compter ces examens, trente et une personnes sont employées à la restauration de l’autel qui prendra trois à quatre années , dont dix intervenant sur la couche picturale. Les institutions, qui aiment encore moins reconnaître leurs fautes, ont tenu à souligner le «grand professionnalisme» de deux restauratrices mises en cause en 2011, dont l’intervention n’aurait rencontré «aucune difficulté particulière». À part une interruption ordonnée sur-le-champ par la directrice des musées de France, Christine Labourdette, et son ministre, Frédéric Mitterrand, dès qu’ils ont été alertés des risques. Cette maladresse vient du reste d’entraîner une nouvelle passe d’armes entre La Tribune de l’art et les Dernières Nouvelles d’Alsace, emportées par une solidarité régionale bien compréhensible. La sobriété des faits est plus éloquente que tout emballement polémique. Un panneau entier a été déverni, à l’aide d’un chiffon imbibé d’un solvant d’une efficacité redoutable, et reverni, le tout en six jours.

Une étude a permis de constater que la peinture n’avait pas été atteinte par l’intervention de 2011. Mais il s’en est fallu de peu.

Aucune étude n’avait préparé ou accompagné cette expédition. Sans autorisation, elle s’est poursuivie sur la moitié d’un autre panneau. Une étude entamée en 2013 a permis de constater que la peinture originelle n’avait pas été atteinte. Mais il s’en est fallu de peu. Par endroits, l’épaisseur du vernis a été réduite jusqu’à 8 microns sur un panneau et même 4,3 microns sur le second. D’autres parties plus fragiles auraient pu souffrir davantage. À l’œil nu, on peut également constater un traitement inégal, les restauratrices ayant montré un enthousiasme bien plus grand à dévernir les zones éclairées, faisant ressortir les coloris, que les parties sombres. Ce qui pourrait laisser penser que certains professionnels cherchent davantage à rendre une image qu’à s’attacher à la matérialité d’un objet. Ces praticiennes expérimentées ont restauré d’autres œuvres importantes, comme le retable de Martin Schongauer. Ce sont, en réalité, deux conceptions qui se sont heurtées : un métier fondé sur l’expérience et la sensibilité, qui rapprocherait le restaurateur de l’artiste, désormais supplanté par une praxis acceptant de se plier aux impératifs fondés sur les analyses scientifiques. L’autre impair avait été de restaurer des tableaux avant leur déménagement, rendu nécessaire par le chantier de rénovation et d’agrandissement du musée. Ce processus avait ainsi été lancé pour correspondre aux cérémonies attendues  ce qui est toujours une mauvaise raison pour fixer un délai à une restauration. La machine culturelle a ainsi bien pris garde d’occulter la responsabilité de la chaîne de décision. Sept ans plus tard, les musées de France ne disposent toujours pas de protocole encadrant les restaurations. Les historiens de l’art ne sont pas seuls à cultiver le déni comme moyen de reproduction d’une fonction sociale. 

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