Collectionner le minuscule en grand

Le 20 septembre 2018, par Anne Doridou-Heim

Dans les quelques centimètres du netsuke, toute l’habileté du sculpteur japonais se trouve condensée. Monsieur G. avait cédé à leur fantaisie, et son ensemble, dispersé le 10 octobre prochain, comporte de réjouissants objets.

Japon, époque Edo (1603-1868), XVIIIe siècle. Netsuke en ivoire représentant un rat assis faisant sa toilette, yeux incrustés de corne brune, signé Masanao (Kyoto), h. 5 cm.
Estimation : 60 000/80 000 €


Les Japonais n’ont rien à apprendre de Monsieur de La Fontaine. Bien avant la publication des fameuses Fables, bœuf, grenouille et rat s’épanouissaient déjà sous leur ciseau habile. Mais aucun de ces animaux ne cherchait à devenir plus gros que l’autre, contraint par la petitesse du cadre dans lequel il devait s’insérer ! On connaît l’amour  voire la dévotion  de l’archipel pour la nature. C’est dans cet univers généreux que l’artisan est allé chercher la source de son inspiration, traquant ses moindres détails pour coller au plus près de la vérité. Il en est allé ainsi pour la fabrication du netsuke, ce minuscule objet de parure du vêtement traditionnel masculin. Tout petit, mais ô combien riche, il suscite bien des envies, et ce n’est pas Monsieur G., dont la collection se retrouve demain à Drouot, qui aurait dit le contraire. Esprit curieux, l’homme s’était intéressé aussi bien à l’argenterie qu’aux presse-papiers et aux netsuke. C’est à partir des années 1970 qu’il leur ouvre ses vitrines, arpentant les salles de ventes pour dénicher de nouveaux petits habitants. L’heure étant alors aux grandes ventes du Japon (la Chine conquérante n’occupe pas encore tous les esprits), il n’a aucune peine à trouver objets à rassembler.

Japon, époque Edo (1603-1868), XVIIIe siècle. Netsuke en ivoire, vache couchée, son veau auprès d’elle, les yeux incrustés de corne brune, signé Tomot
Japon, époque Edo (1603-1868), XVIIIe siècle. Netsuke en ivoire, vache couchée, son veau auprès d’elle, les yeux incrustés de corne brune, signé Tomotada, l. 6,7 cm.
Estimation : 10 000/15 000 €

Jamais sans mon netsuke
Les netsuke n’ont jamais quitté le devant de la scène, mais avec cette saison «Japonismes 2018» programmée dans toute la France  le 17 octobre, le musée Guimet invite notamment à découvrir «Meiji, splendeurs du Japon impérial» , la date de la vente ne pouvait être plus judicieuse… De fait, il y a tout juste cent soixante ans, après plus de trois siècles de repli total, le Japon s’ouvrait à l’Occident. Au revoir l’époque Edo (1603-1868), bienvenue à l’ère Meiji (1868-1912). S’ensuivra une véritable déferlante. L’arrivée en Europe de cargaisons d’estampes, de livres et d’objets divers provoque immédiatement l’engouement de toute une génération d’artistes, d’écrivains et de collectionneurs avides de nouveautés et d’exotisme renouvelé. Les Expositions universelles en seront le vecteur indispensable. Les netsuke y prennent toute leur  petite  place. Le Japonais, à partir du XVIIe siècle et selon une mode vestimentaire empruntée au grand voisin chinois, prend pour habitude de fixer à l’obi («ceinture») de son kimono, par un cordon, de menus objets du quotidien. Ceux-ci sont suspendus et, pour éviter qu’ils ne tombent, il faut bloquer l’extrémité. Ce sera fait par le netsuke. C’est ainsi que naît sa coutume. Elle durera aussi longtemps que durera la tradition. Les premiers modèles sont très simples, prenant la forme d’un petit bâton percé de deux trous. Les artistes ne mettront pas longtemps à voir le champ des possibles qui leur est offert, et très vite apparaissent des petites sculptures aussi fines que détaillées, qu’un maître réalise en deux à trois mois. Les matériaux sont nombreux et des plus éclectiques : buis, ébène, cyprès, bambou, corne de cerf  animal abondant dans l’archipel , ou encore ambre, corail, porcelaine et ivoire - importé car il n’y a pas d’éléphant sur ces îles. Les sujets les plus fréquents sont les animaux, réels ou mythologiques, les démons, les héros et les divers métiers. Ils sont répartis selon trois catégories : les manu (de forme arrondie), les sashi, allongés, et les katabori, en ronde-bosse. Mais demeure une contrainte : ils ne doivent pas gêner le mouvement et dépassent donc rarement les huit centimètres.

Japon, époque Edo (1603-1868), XIXe siècle. Netsuke en bois, grenouille debout portant un eboshi, des geta et une ombrelle, yeux incrustés de corne br
Japon, époque Edo (1603-1868), XIXe siècle. Netsuke en bois, grenouille debout portant un eboshi, des geta et une ombrelle, yeux incrustés de corne brune, signé Garaku, h. 6 cm.
Estimation : 3 000/5 000 €

Finesse et inventivité
La collection de Monsieur G. est exemplaire à plus d’un titre : la provenance des pièces, acquises en quasi-totalité dans les années 1970 en ventes aux enchères françaises ou chez des galeristes londoniens reconnus (voir encadré page 17), la variété des matériaux et des modèles choisis  avec semble-t-il une préférence pour les représentants du monde animal et des fables , leur fabrication datant principalement de l’époque Edo et leurs signatures étant référencées. Avouons un coup de cœur pour celui figurant une grenouille debout portant un eboshi (sorte de chapeau), des geta (socques en bois) et une ombrelle (voir reproduction page de droite 3 000/5 000 €). Le modèle est connu, il fait référence à l’histoire d’Ono no Tofu, un calligraphe du Xe siècle, qui prit exemple sur la ténacité d’un batracien croisé sur un chemin lors d’un voyage, qui huit fois s’y reprit avant d’atteindre la feuille convoitée, pour réussir sa propre carrière. De nombreux exemplaires sont signés : Masakatsu pour une pêcheuse d’awabi en buis (1 500/2 000 €), Sari pour un escargot rampant sur sa coquille (3 000/4 000 €), Toyomasa pour un dragon enroulé sur lui-même se lovant dans une grande feuille (5 000/6 000 €), Mitsuhiro pour un crabe sur son rocher croisant ses pinces (6 000/8 000 €), Mitsuharu de Kyoto pour une bufflonne couchée, son veau blotti contre son flanc (8 000/10 000 €)… Les écoles fleurissaient dans tout le Japon, tant la demande était importante. Certaines ont donné vie à de véritables petites merveilles et ont vu s’épanouir le talent de jeunes apprentis qui deviendront des maîtres reconnus et honorés. Masanao de Kyoto, officiant entre le milieu et la fin du XVIIIe siècle, en fait partie : c’est à lui que l’on doit le rat exceptionnel de naturalisme de cette collection, comprenant aussi des sujets accessibles à partir de quelques centaines d’euros. Mais l’on risque plus à tomber sous le charme d’une paisible vache en ivoire, couchée, sa longe passant sur son dos et son front, son veau auprès d’elle lui léchant la joue. Ce netsuke, remontant lui aussi au XVIIIe siècle, est signé Tomotada. Velouté du pelage, réalisme des attitudes et tendresse s’y expriment en 6,7 cm, et pour 10 000 à 15 000 €.

 

retour sur les années 1970

Les années 1970 ont vu fleurir les grandes ventes d’art japonais. À Drouot, Guy Portier était alors l’expert du domaine, et a notamment conseillé Monsieur G. dans ses achats. Parmi les nombreuses collections sous le marteau, on se souvient de celle d’André Lichtenberger (1870-1940), historien, essayiste et romancier français. Quatre vacations ont été nécessaires – 19 février et 17 octobre 1979, 12 mars et 6 novembre 1980 –, orchestrées par l’étude Ader-Picard-Tajan, pour disperser son exceptionnel ensemble de netsuke. C’est dans la première que se trouvait celui qui est attendu comme la vedette de cette collection : le rat en ivoire assis sur sa longue queue et faisant consciencieusement sa toilette, signé Masanao de Kyoto. Le rongeur aux yeux de corne brune – qui n’est jamais aussi sympathique que sous le ciseau des maîtres japonais – y décrochait le beau résultat pour l’époque de 92 000 F hors frais, ce qui équivaut à 43 000 € en valeur réactualisée. Aujourd’hui il est estimé 60 000/80 000 € (voir photo page 15).
Le même jour, il repartait également avec une oie à la tête tournée vers ses ailes, signée Shumin III, cette fois attendue à 3 000/4 000 €. Un an auparavant, le 14 février 1978 chez la même maison, Monsieur G. avait été hypnotisé par ce serpent lové sur lui-même, aux écailles finement modelées. Le reptile n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction : bonne nouvelle, il rampe néanmoins prudemment entre 1 000 et 1 500 €. 

mercredi 10 octobre 2018 - 14:00 - Live
Salle 2 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Tessier & Sarrou et Associés