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Collection Olivier Fruneau-Maigret, une aventure nantaise

Publié le , par Claire Papon

L’Utile et l’agréable… Quand Jean-Romain Lefèvre épouse Pauline-Isabelle Utile, il ne se doute pas que leurs deux patronymes vont passer à la postérité sous l’appellation «LU». Une histoire gourmande, croquée en objets dans cet ensemble proposé à Drouot.

Collection Olivier Fruneau-Maigret, une aventure nantaise
Mallette de représentant ouvrant sur sept boîtes d’André Maurus et Raymond Loewy, 1956.
Estimation : 800/1 200 €


Il raconte volontiers que tout a commencé avec l’odeur des biscuits quand il était gamin, et que la passion ne l’a plus quitté. Aujourd’hui pourtant, ce Nantais spécialiste en affiches, pour qui «LU possède le plus beau patrimoine publicitaire au monde, et a fait œuvre de mécène en attachant son image à des célébrités de l’époque, alors inconnues en province et choquant parfois la clientèle»  se sépare de sa collection… certes devenue un peu envahissante  un millier de pièces, ici réparties en trois cent soixante dix-sept lots. Le marché sera-t-il capable d’absorber une telle quantité d’objets ? «Alfons Mucha, pour ne citer que lui, est un artiste international. Les collectionneurs de boîtes sont nombreux, et la première vente «LU» [27 mai 2003, Artcurial] a bien marché», précise Olivier Fruneau-Maigret. S’il avait lui-même acheté lors de cette dispersion réunissant deux cent soixante lots conservés par les biscuitiers, notre collectionneur s’est également fourni auprès d’amateurs, mais surtout de la famille Lefèvre-Utile elle-même. Ainsi, en 2007, il acquiert trois cent vingt pièces auprès de Louis, fils unique de Patrick Lefèvre-Utile, juriste à Paris, le premier à ne pas travailler dans l’entreprise. Olivier Fruneau-Maigret, né en 1976, est «tombé» dans ce patrimoine par le biais des fameuses cartes LU illustrées de personnalités  la Belle Otero, Benjamin Rabier, Jean Richepin, Jules Massenet , destinées à être collectionnées dans des albums. À 11 ans, il croise pour la première fois Patrick Lefèvre-Utile grâce à sa tante, antiquaire, qui le présente alors comme un «collectionneur LU en herbe». Il découvre la même année le portrait de Pauline-Isabelle Utile lors de l’exposition «Les biscuiteries de Nantes», au château des ducs de Bretagne.

Collaboration avec les artistes
C’est le début de l’aventure. Il y a en effet mille façons de croquer ce patrimoine qui s’inscrit dans l’histoire des arts décoratifs et de la publicité. On consommera donc sans modération, moyennant quelques centaines à 5 000 € environ, des habillages pour «Tin box» (boîtes métalliques garantissant une meilleure conservation du produit), des bonbonnières, des chromolithographies (dont l’une de l’usine LU et du pavillon de l’entreprise à l’Exposition universelle de Paris de 1900), des maquettes de seaux à biscuits (dont Les Oiseaux, fin XIXe), des tirages avant la lettre de calendriers par Alfons Mucha… La vedette de cette dispersion n’est autre qu’une gouache et aquarelle de Vincent Bocchino, vers 1904, montrant Les Enfants à la vitrine (25 000/30 000 €). Toute la difficulté de l’exercice réside dans la composition même de la vitrine, qui doit paraître attirante pour les enfants tout en restant lisible pour l’observateur, les boîtes de biscuits étant identifiables par le client. S’il ne devait garder qu’une pièce, notre collectionneur hésiterait entre une rare chromolithographie pour les biscuits Néva, faisant écho à l’accord franco-russe de 1892, et l’huile et dorure sur carton de Luigi Loir titrée Iceberg (20 000/25 000 €), figurant des explorateurs préparant un traîneau, pour vanter la gaufrette éponyme. Un approvisionnement de biscuits LU fut même offert à l’équipage du Français du commandant Charcot… Commencée en 1896, la collaboration avec l’artiste tchèque qui a conquis le public de la capitale en réalisant les affiches de théâtre de Sarah Bernhardt, Alfons Mucha, se poursuivra jusqu’en 1903.

 

Lu et approuvé
S’il n’en restait qu’un, ce serait forcément lui… Plus que tout autre, le petit-beurre est le biscuit emblématique de la maison LU. Né sous le signe du verseau, le 1er février 1886, il doit sa recette comme son dessin au plus entreprenant de cette lignée de pâtissiers, Louis Lefèvre-Utile (1858-1939). Son idée ? Créer un biscuit inspiré du temps, c’est-à-dire qui puisse être mangé tous les jours, en toute saison, toute l’année. Rectangulaire, il présente quatre angles en forme d’oreille, qui évoquent les quatre saisons, un contour orné de cinquante-deux dents rappelant le nombre de semaines dans l’année, et vingt-quatre points sur sa surface, comme le nombre d’heures de la journée… Sa forme comme son lettrage, enfin, évoquent les napperons de nos grands-mères à l’heure du thé. Ses dimensions, astucieusement choisies, permettent de le placer dans un paquet carré permettant de rationnaliser l’emballage, le stockage et le transport, ou bien, à partir des années 1900, dans une boîte métallique, dite «Tin box». Celle-ci offre une meilleure conservation au produit et devient le support de l’iconographie publicitaire : «Pour susciter la gourmandise, rien de tel que de séduire l’œil», soutenait Louis Lefèvre-Utile. En 1897, l’affichiste Firmin Bouisset conçoit l’image du petit écolier au portrait du fils aîné de Louis, soit l’un des archétypes de la marque. Plus de six mille tonnes de petit-beurre sont aujourd’hui encore vendues chaque année… Sarah Bernhardt pouvait être fière de son slogan : «Je ne trouve rien de meilleur qu’un petit LU ; oh si ! deux petits LU».


Plus de deux cents types de biscuits
Rien ne laisse présager une expansion aussi fulgurante quand Jean-Romain Lefèvre quitte à 27 ans Varenne-en-Argonne  petit village de la Meuse, passé à la postérité pour avoir vu l’arrestation de Louis XVI, le 21 juin 1791 , et fait découvrir de nouvelles pâtisseries aux œufs aux Nantais. Massepains, macarons, biscuits roses de Reims se dégustent alors tout juste sortis du four, sur une table, au fond de la cour, rue Boileau. En 1883, quand Louis, le troisième enfant du couple, reprend les rênes, quatorze ouvriers travaillent dans un espace de cent mètres carrés. Trois ans plus tard, c’est une véritable «ville dans la ville» de plus de deux hectares qui éclot, dotée de matériel anglais flambant neuf ; en 1897, on y produit plus de quinze tonnes de biscuits par jour, destinés à la France et à ses colonies. De l’origine des matières premières, venues de Bretagne et de Vendée, aux contrôles du laboratoire d’analyses, en passant par les emballages, tout est gage de qualité. À la veille de la Première Guerre mondiale, un millier d’ouvriers et d’ouvrières travaillent dans une usine réglée comme un métronome. L’entre-deux-guerres se révèle difficile du fait d’équipements vieillissants, d’une concurrence plus rude, et de la succession longue et chaotique à la tête de l’entreprise familiale. Celle-ci disparaît à la fin des années 1960, remplacée par le groupe LU-Brun Associés, absorbé en 1986 par le BSN-Danone, puis en 2007 par le géant agroalimentaire américain Kraft Foods, devenu en 2012 Mondelez International. Plus de 45 000 tonnes de biscuits sont produits chaque année à l’usine de la Haye-Fouassière, tout près de Nantes. Et un centre d’art  le Lieu Unique  a pris ses quartiers dans l’ancienne usine du quai Baco, depuis le 1er janvier 2000. La cerise sur le gâteau !

 

3 questions à
Bertrand Guillet
Directeur du musée d’histoire de Nantes - Château des ducs de Bretagne

Quand et comment s’est constituée la collection d’objets LU du château des ducs de Bretagne ?

Depuis longtemps et de façon éparse, mais de manière significative en 1976, par un premier don de Michel Lefèvre-Utile, puis en 1988 à l’occasion d’une exposition sur l’histoire des biscuiteries nantaises, et enfin en 2003, par la dation importante effectuée par Louis Lefèvre-Utile après le décès de son père, Patrick Lefèvre-Utile, en 2001. Sans oublier les dons de particuliers et nos acquisitions. Notre collection comprend plusieurs milliers de pièces, dont de nombreux originaux, tels que peintures, dessins, prototypes, maquettes d’objets, boîtes, etc., mais l’on pourra peut-être en acquérir lors de cette vente.

LU est-elle la marque la plus emblématique de Nantes, même si la ville est aussi le berceau de BN [Biscuiterie nantaise], Cassegrain et Saupiquet ?
Elle est la plus innovante, celle qui a fait les choix les plus originaux et novateurs dans la publicité, le packaging, l’appel aux artistes, avec ses emblèmes comme la Renommée ou le petit écolier, la forme des biscuits. Ce qui parfois a suscité l’incompréhension du public, qui trouvait cela trop moderne. Je pense à certaines figures féminines créées par Alfons Mucha, jugées trop lascives à l’époque. Pour les Nantais, LU est un marqueur identitaire, d’autant que l’usine est à une vingtaine de kilomètres d’ici.

Quel public touchez-vous avec ces objets ?
Des visiteurs français, bien sûr, mais aussi des touristes étrangers et notamment asiatiques, chinois et japonais surtout, qui ignorent tout de l’histoire de Nantes mais «accrochent» grâce à la marque ! C’est un peu différent pour les Américains, qui s’intéressent aussi à la ville par le biais, par exemple, de la Première Guerre mondiale ou de la traite des Noirs, sujets sur lesquels portent également nos collections.
LU en 5 dates
1846
Jean-Romain Lefèvre arrive à Nantes pour travailler comme pâtissier-pain d’épicier dans un magasin du centre-ville
1882
Son fils Louis Lefèvre-Utile achète une ancienne filature, soit plus de 2 000 m2, quai Baco, face au château et près de la gare
1887
Associé à son beau-frère Ernest Lefèvre, Louis fonde, le 1er février, la société Lefèvre-Utile ou LU
1905
Naissance de la première gaufrette française. Parfumée à la framboise, elle est inspirée d’un motif stylisé de botte de paille
1957
Patrick Lefèvre-Utile fait appel au designer Raymond Loewy pour repenser le logo «LU»… qui se perpétue aujourd’hui
mercredi 19 septembre 2018 - 13:30 (CEST) - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 75009
De Baecque et Associés ,
Leclere - Maison de ventes
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