Collection Laurent Horny, la richesse du siècle d’or

Le 29 novembre 2018, par Stéphanie Pioda

Plus de deux cents pièces de la collection de ce médecin devenu antiquaire pour assouvir sa passion seront bientôt dispersées à Drouot. Un ensemble où se distingue le XVIIe siècle européen, avec notamment de riches cabinets.

Époque Louis XIV, attribué à Pierre Gole. Cabinet à décor marqueté sur trois faces de branchages fleuris et feuillagés à touches d’ivoire ou os au naturel ou teinté sur fond d’écaille teintée rouge, 160 x 120 x 38 cm.
Estimation : 30 000/50 000 €

Laurent Horny était un homme très beau, séduisant par ses connaissances et très agréable à écouter, nous révèle sa troisième épouse, Nicole Horny. «Il m’avait contactée car il avait un cabinet florentin à vendre, et il savait que j’étais une grande amatrice.» C’était en 1985. Dès lors, ils ne sont plus quittés et ont partagé cette passion, jusqu’à la mort du collectionneur, en 2000. Neuf cabinets seront ainsi proposés le 10 décembre, dont l’un s’est révélé, grâce à l’expert de la vente, non plus un travail indo-portugais, comme le pensait jusque-là Mme Horny, mais hispanique, de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle (15 000/30 000 € ), et très probablement mexicain, selon Stéphane Molinier : «Il est de qualité rarissime. Je n’ai pas trouvé de modèle identique et si j’en ai vus de comparables, lui est de loin exceptionnel. » Comme il le décrit dans le catalogue, celui-ci «se distingue par sa composition architecturée particulièrement élaborée et largement inspirée des modèles hispaniques, italiens ou flamands de l’époque, ainsi que par la qualité des assemblages et des matériaux de placage ou de décor employés, en l’occurrence l’ivoire, l’ébène, l’écaille et la nacre, et, enfin, par la finesse et la précision du traitement de son décor, qui témoignent de l’intervention d’un atelier hispanique, très certainement mexicain, de tout premier plan. » Rares sur le marché également, ce cabinet à décor marqueté sur trois faces (30 000/50 000 €, voir photo page de droite) et une table de milieu marquetée de branchages fleuris et feuillagés en réserve (15 000/20 000 €) : deux meubles attribués au célèbre ébéniste de Louis XIV, Pierre Gole (vers 1620-1684). «Seulement une quarantaine de ses productions sont répertoriées dans le monde», souligne Stéphane Molinier.

 

Casteldurante, XVIe siècle. Grande coupe à décor polychrome en plein sur fond bleu d’une Bella de face, inscription «TOCA RA BELLA», filet jaune sur l
Casteldurante, XVIe siècle. Grande coupe à décor polychrome en plein sur fond bleu d’une Bella de face, inscription «TOCA RA BELLA», filet jaune sur le bord, diam. 24,9 cm.
Estimation : 6 000/8 000 €

Illusions et saisissements
Les experts de la vente, tout comme le commissaire-priseur, reconnaissent qu’il s’agit là d’une collection d’un amateur qui a cherché à reconstituer chez lui un cabinet de curiosités avec, parmi les tableaux anciens, «des chefs-d’œuvre d’artistes méconnus», selon Alexis Bordes. Ainsi de deux études de papillons et insectes de Magdalena van den Hecken (1615-apr. 1635), qui, en s’attachant à peindre l’ombre de chacun, a su créer l’illusion d’une véritable planche d’entomologiste (12 000/15 000 € la paire) ; de sa main, quatre panneaux plus simples et moins raffinés ont été adjugés en Suisse, le 22 mars 2013 chez Koller Auktionen, pour 15 000 CHF (13 000 € environ). Les surprises viendront également d’un panneau représentant Saint Martin partageant son manteau (25 000/30 000 €) de Jaime Serra  peintre dont on sait qu’il travailla à Barcelone de 1358 à 1389 , d’une Kermesse villageoise (20 000/30 000 €) ayant pu être attribuée après étude à Egbert I Van Heemskerk (1634/1635-1704) et qui ornait le salon des Horny , ou encore d’une Nature morte de J. Hendriksz Van Zuylen (même estimation)  «artiste dont on connaît très peu de choses, si ce n’est qu’il fut actif à Utrecht de 1613 à 1646, et dont on ne voit quasiment jamais d’œuvres sur le marché», précise Alexis Bordes. Retour en Espagne, plus précisément dans la Castille du deuxième tiers du XVIe siècle, avec une saisissante sculpture attribuée à Alonso Berruguete (1489-1561), une allégorie de L’Envie qui avait fasciné Jean Cocteau avant notre collectionneur (30 000/40 000 €). Si Laurent Horny s’était particulièrement passionné pour les meubles et objets d’art Haute Époque et XVIIe, tout comme la peinture hollandaise et flamande du siècle d’or, son épouse l’aura initié à l’art moderne et contemporain. Dans cette perspective, une rencontre fut importante : celle avec Guy Landon, vice-président de L’Oréal, qui avait fondé la galerie Artcurial avenue Matignon, avant qu’elle ne soit rachetée par Nicolas Orlowski en 1997. Là, le couple achètera de nombreux multiples que l’on retrouve aujourd’hui au catalogue, dont trois bougeoirs en bronze (1983) de Lynn Russell Chadwick (n° 54/350, 8 000/10 000 €), Magnetic Evidence (1983/1991) de Vassilakis Takis, d’un tirage à 1 000 exemplaires (400/600 €), une épreuve de 1989 de la Muse de Giorgio De Chirico (n° 80/250, 1 500/2 000 € ) et, surtout, la Tête aux mains, 1951/1989 d’Étienne-Martin (8 000/10 000 €). Ce bronze (100 x 84 x 70 cm) a été fondu à seulement deux exemplaires, le second se trouvant au musée des beaux-arts de Dijon.

 

Attribué à Jaime Serra (documenté à Barcelone de 1358 à 1389), Saint Martin partageant son manteau, peinture à l’œuf sur panneau de bois, 134 x 145,5
Attribué à Jaime Serra (documenté à Barcelone de 1358 à 1389), Saint Martin partageant son manteau, peinture à l’œuf sur panneau de bois, 134 x 145,5 cm.
Estimation : 25 000/30 000 €

Un médecin militaire devenu antiquaire
Si l’homme avait l’œil et le goût des belles choses  «au point de ne pas être freiné par le prix d’une pièce s’il avait jeté son dévolu dessus», se rappelle Nicole Horny , il commença sa carrière comme médecin miliaire. L’une de ses fiertés était d’avoir servi dans la Division Leclerc. Mais Laurent Horny était également un érudit et un féru de linguistique. Ami de Paul Robert, il a participé à l’élaboration du dictionnaire du même nom et sillonné l’Asie du Sud-Est pour y donner des conférences sur la langue française. Le déclic pour l’art vient avec l’acquisition de son premier château médiéval, celui de Cabrerets, dans le Lot, avec l’ensemble de son mobilier. Nous sommes dans les années 1960, et Laurent Horny a une quarantaine d’années. «Les murs étant trop épais, il n’était pas possible de réaliser les travaux qu’il souhaitait, alors il revendit ce château, mais vide cette fois ! C’est à ce moment que germe sa vocation d’antiquaire. » Puis, les châteaux se succèdent : celui d’Aubeterre en Charente, le château du Fossat, à nouveau dans le Lot  qu’il décore entièrement et revend à un ami décorateur , avant l’installation à Cannes au milieu des années 1970. Là, il jette son dévolu sur la maison que Max Ernst s’était fait bâtir à Seillans, «une magnifique propriété dans laquelle il a fait construire un héliport pour accueillir ses clients.» Sa dernière acquisition : une propriété du XIIIe siècle dans le Périgord, dont l’intérieur a été publié dans Le Figaro Magazine et, grâce à un ami voisin, Marcel Jullian, dans Demeures et Châteaux. Et en 1989, ce sont des Japonais qui rachètent le tout, contenant et contenu ! Nicole Horny regrettera certaines pièces, dont le fameux cabinet florentin qui avait été à l’origine de leur histoire. Elle a pu le racheter il y a quelques années dans une vente à Londres, et il fait partie de son décor aujourd’hui, à côté de certains Picasso, qui ne seront pas à la vente eux non plus. Durant sa retraite sur la Riviera, son époux n’en poursuivit pas moins sa collection, toujours discret et solitaire. Tel était Laurent Horny, un antiquaire et amateur savant qui a nourri sans cesse sa passion pour la Haute Époque et les XVIIe et XVIIIe siècles. Bienvenue dans son univers, à Drouot.

 

3 questions à
Stéphane Molinier
Expert de la vente (Cabinet Étienne-Molinier)

Laurent Horny avait réuni un nombre important de cabinets. Est-ce une spécificité parmi les collectionneurs ?
Oui, c’est la première fois que je découvre un collectionneur passionné à ce point par les cabinets datés autour de 1700, et toujours à travers des modèles rares et décoratifs.

Est-ce le moment pour vendre de telles pièces, qui auraient pu l’être en 2000 ?
Bien sûr, je pense que le secteur du mobilier et des objets d’art n’est pas très dynamique aujourd’hui, mais l’intérêt ici est que nous sommes face à une collection cohérente axée autour des XVIIe et XVIIIe siècles, un atout pour que les prix soient plus élevés. Les estimations, si elles sont soutenues, restent attractives.

Peut-on évaluer quelles auraient été les différences de prix il y a une vingtaine d’années ?
Tout dépend des meubles mais si l’on considère les commodes Louis XV, par exemple, elles valaient 80 000 F, c’est-à-dire autour de 15 000 €, alors qu’il faut compter environ 3 000 € aujourd’hui, mais il suffit d’un beau décor de bronze pour que le prix monte à 6 000 €. L’une des pièces phares de la vente, le cabinet hispanique, aurait pu être vendue il y a vingt ans l’équivalent de 60 000 €, et son estimation est de 15 000/30 000 €. Mais attention, cela ne veut pas dire que ce sera le prix de vente !

Quel est le profil de l’amateur de mobilier aujourd’hui ?
Il est possible de rencontrer des jeunes d’une trentaine d’années qui souhaitent intégrer une très belle pièce de qualité dans leur salon meublé plutôt contemporain, mais il existe toujours des collectionneurs exclusivement meublés en XVIIIe siècle. Il s’agit d’autres générations, avec des personnes âgées d’entre 50 et 80 ans. Très peu de jeunes sont meublés à 100 % en XVIIIe. Ensuite, il y a un type de clientèle plus attaché à l’effet décoratif : c’est pour cela que le mobilier Napoléon III marche très bien en ce moment !
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