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Collection Ann et Jim Christensen : la puissance de la ligne

Le 05 mai 2017, par Agathe Albi-Gervy

Pourquoi choisir ? Entre les arts traditionnels d’Afrique et la peinture moderne, le cœur de ce couple d’Américains balance depuis plus de trente ans. Le 17 mai, une partie de leur collection sera dispersée à l’Hôtel Drouot.

Collection Ann et Jim Christensen : la puissance de la ligne
Masque Songye kifwebe, République démocratique du Congo, 53 x 30 cm.
Estimation : 15 000/20 000 €

Deux curieux, autodidactes et passionnés. La collection d’Ann et Jim Christensen possède un esprit particulier mêlant magie, jeu entre signifiant et signifié, et puissance des lignes. Jim était vétérinaire, son épouse et lui ont commencé par s’intéresser à la peinture moderne et contemporaine. Mais la rencontre avec des galeristes tout autant passionnés par Miró que par les Dogons a élargi leur horizon. Aujourd’hui veuve, Ann Christensen se sépare de trois œuvres de Jean Dubuffet et de l’intégralité de ses objets d’art africain. Il existe bien un rapport, complexe, entre ces deux esthétiques. Jean Dubuffet, inventeur en 1945 de l’art brut, prônant un art d’autodidactes dégagé de toute convention esthétique, trouve dans les créations des personnes atteintes de maladies mentales des référentiels virginaux. Ils se situent en marge de la société, tout comme l’art africain l’est du monde occidental. Or, en ces années d’après-guerre, l’ailleurs, «authentique», attire. Les peintres trouvent dans la statuaire africaine un écho à leur esthétique structurale, à l’instar d’une génération plus tardive, dans les années 1980  moment où Ann et Jim Christensen débutent leur collection. On parle alors de «néoprimitivisme», désignant ce regain d’intérêt pour les arts lointains. En 1984 est même organisée, au MoMA à New York, une rétrospective intitulée «Primitivism». Ces années sont marquées par un regard nouveau, une volonté de révéler les arts d’Afrique en tant qu’œuvres plastiques à part entière. Une réévaluation portée à son paroxysme par l’exposition historique abritée par le Centre Pompidou et la Grande Halle de la Villette en 1989, «Les Magiciens de la Terre». Des œuvres de toutes cultures y sont confrontées sans hiérarchie aucune.
 

Songye. Porteur de masque, République démocratique du Congo, douille de balle, raphia, 22 x 22 cm. Estimation : 15 000/20 000 €
Songye. Porteur de masque, République démocratique du Congo, douille de balle, raphia, 22 x 22 cm. Estimation : 15 000/20 000 €

Pas de collection sans marchand
Puissants moteurs de ce changement, les marchands de cette époque sont portés par un segment en friche et une marchandise abondante. Ann et Jim Christensen ont pu bénéficier de ce climat d’émulation. Leur ami et conseiller Bud C. Holland, galeriste installé à Chicago, consacre au moins deux expositions à Jean Dubuffet, en 1976 et 1979. Comme le rapporte Ann Christensen dans le catalogue de la vente, c’est en découvrant un jour des masques «passeports» sur son bureau qu’ils décident de s’ouvrir aux arts africains. En commençant par ces petits masques en terre cuite d’Afrique centrale, qui servaient de pièce d’identité dans les temps précoloniaux. Un ensemble aujourd’hui exposé au Snite Museum of Art, dans l’Indiana. À l’image de Bud Holland, du galeriste new-yorkais Pierre Matisse le fils du peintre et de leur ami le collectionneur Ernst Anspach, leur passion fera désormais le grand écart entre les arts traditionnels africains et l’art moderne occidental. S’ils se rendent à New York au moment des grandes ventes publiques, les Christensen séjournent régulièrement à Paris et à Bruxelles pour y rencontrer les marchands. Dans la métropole américaine, ils admirent les Calder «débordant» de la Perls Gallery, son principal représentant depuis 1954. «On en trouvait de toutes les tailles, suspendues au plafond», se souvient Ann Christensen. Chez le collectionneur Thomas G. B. Wheelock, ils côtoient les productions des peuples du Burkina Faso. Dans la Ville lumière, ce sont les galeristes Alain de Monbrison l’expert de cette vente , Philippe Ratton et Hélène Leloup qu’ils préfèrent, tandis qu’à Bruxelles ils fréquentent les marchands du Grand-Sablon, tel Pierre Dartevelle, et vont rendre visite au grand collectionneur et artiste Willy Mestach, qui vit alors entouré de ses chefs-d’œuvre africains dans son atelier. «Quelle chance nous avons eue, Jim et moi, de rencontrer des personnes si captivantes. C’était une belle époque pour collectionner et s’intéresser à l’art !», reconnaît l’heureuse amatrice.

 

Jean Dubuffet (1901-1985), Personnage fond noir, 1er octobre 1961, dessin encre de Chine à la plume et au pinceau, 33,5 x 25 cm. Estimation : 100 000/
Jean Dubuffet (1901-1985), Personnage fond noir, 1er octobre 1961, dessin encre de Chine à la plume et au pinceau, 33,5 x 25 cm.
Estimation : 100 000/120 000 €

Dubuffet en trois œuvres
Dans les trois Dubuffet qui ouvrent la vente, on décèle un certain attrait pour la construction originale des formes par la ligne. Le premier est un dessin à l’encre de Chine de 1950, issu de sa série des «Corps de dames» (80 000/100 000 €). À cette époque, l’artiste a fondé la Compagnie de l’art brut depuis trois ans, mais ni ses Dames, ni ses paysages, tenus pour «irrecevables» par la critique, ne sont exposés à Paris et ne le seront pas avant de nombreuses années. À l’inverse, ils éveillent la curiosité des collectionneurs new-yorkais, ce même public qui le suit depuis 1944 et son exposition à la galerie de René Drouin, place Vendôme. Charles Ratton conseille alors à Pierre Matisse de traverser l’Atlantique pour y parier sur le talent de cet artiste singulier. Le deuxième dessin, de 1962, se place entre ses morceaux découpés du milieu des années 1950 et l’Hourloupe, extravagant projet amorcé l’année suivante. Ce Personnage fond noir (100 000/120 000 €) tend vers la dissolution du signifiant dans des formes géométriques, comme dans Cafetière, tasse et sucrier II, un vinyle sur toile de 1965 (600 000/800 000 €). Mais l’artiste n’y a pas encore franchi le pas le séparant de l’abstraction. Au sein de la collection, cependant, ce sont les objets liés à la magie, supports de la fascination des Christensen, qui donnent leur cohérence identitaire à l’ensemble. À côté de quatre cimiers (estimés entre 2 000 et 10 000 €) et d’un masque Bamana (6 000/8 000 €) du Mali, onze fétiches Songye concentrent les qualités esthétiques recherchées par les deux amateurs. L’harmonie des volumes, la puissante expressivité et le travail soigné des surfaces de ces masques cérémoniels, utilisés par les sociétés secrètes de ce peuple occupant le territoire de l’actuelle République démocratique du Congo, les ont séduits. Le couple tient particulièrement en estime le fétiche Songye à la coiffure en calotte et orné d’un fin collier de perles brunes, qui se démarque par sa patine luisante, suintante, remarquablement conservée (35 000/45 000 €). Alain de Monbrison insiste, par ailleurs, sur la grande rareté du masque Bwa, du Burkina Faso (40 000/60 000 €). Représentant un papillon dont l’envergure des longues ailes atteint 2,69 mètres, ce yehoti est orné d’élégants cercles concentriques symbolisant le renouveau.

 

Masque yehoti Bwa, Burkina Faso, l. 269 cm. Estimation : 40 000/60 000 €
Masque yehoti Bwa, Burkina Faso, l. 269 cm.
Estimation : 40 000/60 000 €

Raretés Africaines
L’expert signale également l’importance du porteur de masque Songye, dont le corps schématique est recouvert d’un panache de raphia tressé, tandis que le haut du crâne est surmonté d’une douille de balle, à la place de la traditionnelle corne (15 000/20 000 €). Rares sont les porteurs de masque créés par cette ethnie. Leurs traits sont caractérisés par une certaine dureté, signe d’une attitude agressive visant à contrôler la vie politique et sociale du clan, au cours de cérémonies initiatiques ou funéraires. Sans s’être jamais rendus sur le continent africain, Ann et Jim Christensen ont donc su rassembler une collection cohérente de pièces importantes, aidés en cela par des marchands avec qui ils partageaient une certaine vision de l’art.

 

Fétiche Songye, République démocratique du Congo, 25 x 7,5 cm. Estimation : 35 000/45 000 €
Fétiche Songye, République démocratique du Congo, 25 x 7,5 cm.
Estimation : 35 000/45 000 €

3 QUESTIONS À
ANN CHRISTENSEN

Existe-t-il un aspect particulier dans l’art de Jean Dubuffet que votre époux et vous-même avez retrouvé dans certaines sculptures ou masques africains ?
Mon mari et moi avons été attirés par l’imagination brute, instinctive, presque joueuse, que nous avons trouvée à la fois chez Dubuffet et dans l’art africain. Nous avons découvert Dubuffet en premier lieu. Mais par la suite, lorsque nous avons pris conscience de la richesse des sculptures et masques africains, nous sommes simplement tombés amoureux d’eux pour les mêmes qualités que celles que nous apprécions chez Dubuffet : une forte présence, une fierté, et une puissance palpable.

Y a-t-il un lot en particulier qui signifierait quelque chose de spécial pour vous ?
Comment pourrais-je choisir ? Ce serait comme désigner un enfant préféré. Cependant, nous éprouvions une affection particulière envers la tribu des Songye, surtout leurs fétiches. Je me souviens parfaitement de l’instant où je vis pour la première fois le lot n° 30, un masque Songye kitwebe à la face blanchie. Je revois encore sa position exacte au sein de la galerie Leloup, à New York. Ce pourrait être l’une de nos pièces africaines préférées. Même chose pour Dubuffet : impossible pour moi d’en sélectionner un, même si j’ai peut-être un plus grand penchant pour le Personnage fond noir, il vibre tellement !

Collectionner l’art africain dans les années 1980 était sans doute différent d’aujourd’hui ?
Dans les années 1980, il y avait un certain sens de la camaraderie entre les collectionneurs et les marchands. Tous partageaient un amour profond pour l’art.

Collection Jim et Ann Christensen, art africain, arts premiers, tableaux et dessins de Jean Dubuffet
mercredi 17 mai 2017 - 16:30 (CEST) - Live
Salle 1 - Hôtel Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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