Colette Tornier, l’art de la convivialité

Le 04 janvier 2018, par Annick Colonna-Césari

Depuis dix ans, cette ancienne professionnelle de la santé collectionne. Une passion qui l’a amenée à créer une résidence d’artistes dans sa région natale, près de Grenoble. Portrait d’une enthousiaste.

La collectionneuse Colette Tornier, sur l’échelle de Leandro Erlich Windows and Ladder, Too Late for Help (2008).
DR

Si on lui avait dit, voici dix ans, qu’elle deviendrait collectionneuse, sans doute aurait-elle éclaté de ce rire cristallin dont elle ponctue régulièrement ses propos. Car l’idée ne lui avait jusqu’alors pas effleuré l’esprit. Et pour cause… Rien ne destinait Colette Tornier à emprunter un tel chemin, ni son environnement familial ni sa vie professionnelle, menée dans le secteur de la santé comme directrice d’une pharmacie, puis créatrice d’une entreprise de soins à domicile. Aujourd’hui, lorsque l’on pousse la porte de son élégante demeure, à Seyssins, paisible commune iséroise adossée aux contreforts du Vercors, on a l’impression de pénétrer dans un cabinet de curiosités, version troisième millénaire. En effet. L’art a tous les droits, dans le domaine de la Tour Saint-Ange, maison fortifiée dont les origines remontent au Moyen Âge. Du salon à la cuisine se glissent des œuvres de Gilles Barbier, de Laurence Demaison ou d’Erik Dietman, déployées jusque sur le toit, d’où s’envolent les volutes d’Yona Friedman. Le spectacle se poursuit à l’extérieur. Sur la terrasse repose une boule monumentale de papier journal, froissée par Wang Du, non loin de l’étrange Homonculus de Mathieu Mercier. Quant au parc, il est lui aussi parsemé de surprises : ici, une échelle plantée dans le sol par Leandro Erlich conduit à une fenêtre ouverte sur le paysage. Là, on a le loisir de grimper dans la cabane que Loris Cecchini a perchée dans un arbre, à moins que l’on ne préfère contempler la grappe de casques de moto multicolores que Lionel Scoccimaro a suspendue aux branches d’un conifère, tandis qu’en contrebas une paire de bottes XXL, dessinée par Lilian Bourgeat, semble oubliée près du potager par quelque géant jardinier. Pour autant, ce qui s’offre au regard n’est qu’un échantillon des œuvres de Colette Tornier. La plupart sont stockées dans une grange réhabilitée, aménagée partiellement en espace d’exposition. La maîtresse des lieux a fait le compte : sa collection en réunit exactement 785, signées de plasticiens émergents ou reconnus. Elle n’a vraiment pas perdu de temps…
 

Stéphane Pencréac’h (né en 1970), Catharsis for the Masses (2008).
Stéphane Pencréac’h (né en 1970), Catharsis for the Masses (2008).

Chronique d’une initiation
Son aventure a pourtant débuté par hasard, une fois qu’elle avait cessé ses activités professionnelles. «Un jour, se souvient-elle, j’ai vu chez des amis un tableau que je trouvais particulièrement réussi. Comme ils avaient prévu de rendre visite à l’artiste, Juan Ripollés, en Espagne, près de Valence, je les ai accompagnés et, là-bas, ai été fascinée par l’une de ses sculptures, un taureau de bronze». Quelques mois plus tard, le bovidé s’installait dans les frondaisons de Seyssins, d’où il n’a plus bougé, solidement campé sur ses pattes. Le virus était inoculé, même si Colette Tornier l’ignorait encore. Et les événements se sont enchaînés. Apprenant que Drouot proposait des initiations à l’art contemporain, la Grenobloise s’inscrit à une formation d’une semaine. «C’est alors que j’ai commencé à m’intéresser au sujet», analyse-t-elle. Et comme elle ne fait pas les choses à moitié, elle a voulu continuer. Sur le conseil d’un proche, elle décide d’adhérer à l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français). «Par ce biais, explique-t-elle, j’ai fait la connaissance de collectionneurs grenoblois. L’envie est née en discutant avec eux.» Et depuis, elle rejoint le premier lundi de chaque mois un petit cercle d’une dizaine de passionnés, pour un déjeuner informel, durant lequel les convives se racontent leurs découvertes… C’est ainsi que la dame de Seyssins s’est prise au jeu, aiguisant progressivement son regard. Elle a d’abord expérimenté les galeries parisiennes, d’Emmanuel Perrotin à Daniel Templon, auxquelles se sont ajoutées des foires comme Art Bruxelles, la FIAC, Art Basel, Frieze London ou Artissima à Turin. Quant à ses voyages, elle les ponctue désormais d’intermèdes artistiques, de l’Europe aux États-Unis en passant par l’Australie, où vit l’une de ses filles. Mais ne lui parlez pas des records du marché. Les Damien Hirst et autres Jeff Koons ne l’intéressent pas. De toute manière, ce sont les créations qui retiennent son attention, avant le nom des créateurs. «Je n’appartiens pas à cette catégorie de collectionneurs qui placent leur argent, s’enflamme-t-elle. Acheter une œuvre au prétexte qu’elle aura pris de la valeur dans dix ans m’importe peu.» Au contraire, elle se laisse guider par son intuition, ses coups de cœur. Seule précaution : «Lorsque les prix atteignent un certain plafond, je fais valider mon choix par des amis connaisseurs.» Ce qui fut le cas pour une table-sculpture d’Anthony Caro, qui trône à présent sur la terrasse. Une chose est sûre, Colette Tornier n’envisage pas l’art sans convivialité. De la même façon qu’elle aime vivre en compagnie des œuvres, elle adore côtoyer les artistes. «On me l’a souvent déconseillé, parce qu’on peut se laisser influencer par une personnalité. Mais lorsqu’une œuvre me séduit, j’ai envie de connaître l’individu qui est caché derrière. Et puis, j’ai toujours privilégié les relations humaines… Je ne vais pas changer à mon âge !», plaisante-t-elle. Elle a pour habitude de demander aux plasticiens de déterminer l’emplacement de chaque pièce qu’elle leur a commandée. Et se réjouit de visiter leur atelier, afin de parler de leur travail, de leurs inspirations. Une fois par an, elle organise une réception pour les y convier, les mêlant aux collectionneurs. Le plaisir trouvé dans leur fréquentation l’a amenée à s’engager davantage, naturellement : «J’ai pensé à créer une résidence d’artistes.» Mais pas n’importe où : sur ses terres natales. Cet ancrage régional lui tenait à cœur.
Résidence bucolique
En 2011, la Grenobloise a donc lancé un concours d’architecture. Et c’est le projet d’Odile Decq, à la renommée bien établie, qui a remporté les suffrages. Baptisée «résidence Saint-Ange», la bâtisse a été inaugurée au printemps 2015, couronnée dans la foulée par le britannique Blueprint Award. À juste titre. C’est une œuvre à part entière, la 786e de la collection pourrait-on dire : monobloc de bois noir, elle s’accroche à la pente du terrain en contrebas de la maison fortifiée légèrement décalée toutefois, de manière à préserver l’intimité et, malgré son design radical, s’intègre en douceur à son environnement. Le rez-de-chaussée est occupé par un atelier de 100 mètres carrés, surmonté de trois niveaux qui «twistent», selon l’expression de l’architecte, et dont le dernier, tel un belvédère, embrasse la vallée et les montagnes. On rêverait d’y faire escale, à l’instar des deux lauréats étant chaque année sélectionnés. Le choix est opéré par un comité composé d’une dizaine de membres critique d’art, artiste, collectionneur ou responsable de centre d’art , chacun ayant proposé deux ou trois noms. Durant son séjour de trois mois, l’heureux élu reçoit une bourse, les frais de production étant pris en charge, et se voit récompensé d’une exposition dans un centre d’art de la région, assortie d’un catalogue. Clément Bagot, né en 1972, est le cinquième pensionnaire. Ses délicates constructions de bois forment des paysages imaginaires, évoquant vaisseaux spatiaux ou animaux préhistoriques. L’artiste a expérimenté à plusieurs reprises la vie en résidence, mais c’est la première fois qu’il travaille dans un cadre aussi bucolique. Les couchers de soleil sur la chaîne de Belledonne sont, paraît-il, inoubliables… 

 

La résidence Saint-Ange, conçue par l’architecte Odile Decq.
La résidence Saint-Ange, conçue par l’architecte Odile Decq. © Studio Odile Decq. Photographie Roland Halbe




 

À voir
Exposition «Clément Bagot», École supérieure d’art et design, 25, rue Lesdiguières, Grenoble.
www.esad-gv.fr
Du 10 janvier au 10 février 2018.
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