Cloé Pitiot la poésie au corps

Le 03 juin 2016, par Christophe Averty

Conservatrice au centre de création industrielle, Cloé Pitiot célèbre le design de Pierre Paulin. Visite guidée dans un univers au style avant-gardiste, humaniste et élégant.

Pierre Paulin, siège Déclive, 1968, structure articulée en lattes d’aluminium, piétement en tube d’acier laqué, rembourrage en mousse polyester, revêtement textile déhoussable en laine, auto-édition (fabrication Mobilier international), Centre Pompidou, Paris, achat 2003.
© Coll. Centre Pompidou, musée national d’art moderne/Photo Philippe Migeat

À quelle fin et dans quel esprit, le Centre Pompidou rend-il hommage à l’œuvre de Pierre Paulin ?
De son écriture épurée, ce créateur français a marqué l’histoire du design au XXe siècle. Pourtant, l’importance de sa production et sa personnalité sont parfois mal perçues. La rétrospective réunit nombre de pièces rarement présentées (comme la Coupe aux nénuphars, Le Bonheur-du-jour ou le Tripode cage), des documents inédits, ainsi qu’une partie de la collection constituée par le Centre Pompidou, depuis 1992. Cette première exposition française entend réhabiliter l’esprit visionnaire d’un designer qui a pressenti et incarné l’évolution des mœurs, dès les années 1950. En précurseur, Pierre Paulin a élargi l’horizon du design tout en lui préservant une dimension poétique et humaine. Aussi, avons-nous souhaité mettre en lumière les relations de confiance et de liberté qu’il a su développer avec les éditeurs de mobilier, au fil de cinquante années de carrière.

 

Pierre Paulin, Foyer des artistes de la Maison de la Radio, vue perspective, 1961, crayon, transfert couleur et collage de carton sur calque, don de M
Pierre Paulin, Foyer des artistes de la Maison de la Radio, vue perspective, 1961, crayon, transfert couleur et collage de carton sur calque, don de Maïa, Dominique, Fabrice et Benjamin Paulin, 2015. © Pierre Paulin © Coll. Centre Pompidou, musée national d’Art moderne/ Photo Georges Meguerditchian

Comment expliquer qu’il ait été victime d’incompréhension ?
Tout succès comporte une part de malentendu. De Paulin, on retient, le plus souvent, les couleurs vives et la douceur enveloppante de son mobilier, les associant d’emblée au courant pop. Pourtant, la finesse de la gamme chromatique que le designer a puisée au cours de ses voyages, la subtile synthèse des formes vers laquelle il n’a cessé de tendre relèvent d’une volonté clairvoyante et bienveillante d’apaiser notre regard sur les objets qui nous entourent, d’éveiller en nous une sensation de confort et de bien-être. De même, ses commandes publiques et médiatiques  citons la salle à manger du couple Pompidou à l’Élysée ou, en 1984, le bureau d’un bleu intense de François Mitterrand  occultent des recherches et des réalisations personnelles qui ont influencé de nombreux créateurs des années 1980 à nos jours. Quelque soixante-dix pièces et prototypes, une vingtaine de meubles réédités et soixante-dix dessins ont donc été réunis pour camper cet univers d’exception où jamais rien n’est laissé au hasard, ou concédé à la mode d’une époque.
Quel a été son parcours ?
La quête plastique de Pierre Paulin ne s’appuie pas sur un enseignement traditionnel. Adolescent, il se voyait architecte et sculpteur. Mais sa nature, peu adaptée au carcan scolaire, puis une grave blessure au bras vont contredire ses aspirations. Fasciné par son oncle, Georges Paulin, styliste automobile pour Peugeot et Rolls-Royce and Bentley, il entend suivre ses traces. Sa disparition, en 1942, y coupe court. Mais déjà l’influence de l’ingénieur aérodynamicien est à l’œuvre. Comme lui, Paulin modulera les formes d’une ligne courbe et carrossée. En 1947, le dessinateur trouve, au Centre d’art et de techniques (future école Camondo) l’apprentissage qui lui manquait. Là, il approfondit l’histoire du mobilier et nourrit, pour l’artisanat, un goût qui ne le quittera plus. Dès lors, Paulin commence à définir un esprit et un style qu’il déclinera à l’envi.

 

Pierre Paulin, siège F577 dit Tongue, 1967, armature en tube d’acier, garniture en mousse de latex, revêtement en jersey de polyester, éditeur Artifor
Pierre Paulin, siège F577 dit Tongue, 1967, armature en tube d’acier, garniture en mousse de latex, revêtement en jersey de polyester, éditeur Artifort, Centre Pompidou, Paris.© Coll. Centre Pompidou, musée national d’Art moderne/Photo Jean-Claude Planchet

L’image de créateur solitaire, voire ombrageux, qu’on lui attribue est-elle une autre idée reçue que l’exposition tend à pourfendre ?
Les rencontres humaines lui sont essentielles. Si ses différentes et fécondes collaborations éditoriales en témoignent, des documents plus intimes, extraits d’archives personnelles (films, courriers) traduisent un personnage épicurien, empreint d’humour et soucieux jusqu’à l’obsession, d’échange et de bien-être. Dans cet esprit, naîtront la rencontre et l’amitié des fabricants Jean Tricoire et Robert Vecchione (agence Meubles TV) qui bientôt le propulsent dans l’avant-garde française moderniste et fonctionnelle. Sa connivence avec la maison Thonet-France, prestigieux fabricant de sièges depuis le XIXe siècle, lui permettra d’appréhender le mobilier de bureau en gamme, un concept alors nouveau en Europe. Plus largement, il se penche alors sur la communication par l’image et la signalétique, nourrissant son œil en Allemagne, en Scandinavie, auprès des designers américains Charles et Ray Eames, George Nelson ou encore Knoll et Herman Miller. Paulin puise et confronte sa conception tant aux sources les plus innovantes que dans la tradition. Sa collaboration avec Pierre Disderot offre un autre exemple de fructueuse complicité. Avec l’ingénieur éclairagiste, il repense la lumière en créant le plafond lumineux du hall Méditerranée de la gare de Lyon, de la Maison de la Radio ou de la galerie du Louvre par exemple. Au début des années 1960, Paulin prend son envol grâce à Kho Liang Ie et Harry Wagemans. En confiance et en toute liberté, les fondateurs de la firme hollandaise Artifort le laissent s’emparer des techniques nordiques du meuble et du textile pour développer de nouvelles proportions et rapprocher du sol l’assise des meubles (les fauteuils Langue et Tongue). Paulin a déjà compris que l’heure était à la détente, au loisir quotidien. Par son dessin harmonieusement adapté au corps humain, il définit esthétique et techniques nouvelles. Bientôt, la mousse enveloppe les armatures métalliques de ses sièges, revêtue d’un textile extensible, comme une peau vient couvrir muscles et squelette.

 

La rigueur de sa pensée, la pertinence de son esthétique le démarquent de tout compromis

En quoi Paulin est-il visionnaire ?
L’esprit du temps est son champ de recherche. Il ne cesse d’effectuer des allers-retours entre passé et présent en quête d’un vocabulaire juste et d’une élégance universelle. À ce titre, à contre-courant de ses contemporains, il reviendra sur l’histoire du siège depuis l’Antiquité, en collaborant avec les plus habiles artisans au sein de l’ARC (Atelier de recherche et de création du Mobilier national). La rigueur de sa pensée, la pertinence de son esthétique le démarquent de tout compromis. Mais Paulin ira encore plus loin. En 1975, il crée AD SA, la première agence française de design global au sein de laquelle sa signature personnelle disparaît. Ainsi, le designer aura non seulement renouvelé le siège en l’adaptant à la mutation des modes de vie, mais également, par sa conception globale du design, aura transcendé l’aménagement de l’espace en imaginant une architecture mobile, voire nomade, qui aujourd’hui demeure en adéquation avec nos besoins. Enfin, avec trente ans d’avance, Paulin a ouvert la voie au slow design.
Comment rendre compte de cette foisonnante diversité ?
Une tente, dessinée par Paulin en 1968, placée au cœur de l’espace d’exposition, permet au visiteur d’embrasser d’un seul regard l’ensemble des podiums consacrés à ses différents éditeurs. Accompagnant ce parcours, une vingtaine de pièces spécialement rééditées (canapé Osaka, Orange slice, Siège anneau) permettent de rythmer la visite de pauses, tout en appréciant physiquement la volupté de ces objets. Et, traversant l’exposition de part en part, un rideau de 70 mètres de longueur, doté de miroirs et de bulles transparentes, conçu par la Néerlandaise Petra Blaisse, propose un jeu de cache-cache entre la rue et l’intérieur du Centre, notion chère à Paulin. Ces recours invitent le visiteur à s’immerger dans son univers poétique et respectueux du vivant. Car la déambulation que proposent ses œuvres touche l’homme dans l’intimité, la douceur et peut-être le bonheur du quotidien. Comme tous les grands créateurs, Pierre Paulin a su aller au plus simple, au plus immédiat des sensations humaines.

À VOIR
“Pierre Paulin”, Centre Pompidou,
place Georges-Pompidou, Paris IVe, tél. : 01 44 78 12 33.
Catalogue, éditions Centre Pompidou. Prix : 34,90 €.
Jusqu’au 22 août 2016.
www.centrepompidou.fr
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